La maison que Jacques a bâtie (3)

En 1968, Aretha Franklin enregistre la chanson « The house that Jack built », écrit par Bobby Lance et Fran Robbins. Une femme raconte l’histoire de Jack, l’homme qu’elle a aimé. La maison qu’il a construit pour eux est toujours là, mais Jack est parti…


Le film le plus connu à avoir emprunté le titre de la rengaine « The house that Jack built » est une œuvre de Lars von Trier. Il n’a rien à voir avec les films présentés dans les précédentes chroniques 1 et 2 du même titre (réalisés par G. Smith / R. Tunis ou Don Leaver), ni avec la chanson d’Aretha Franklin et encore moins avec la chanson traditionnelle à accumulation.

Mais le film parle (un peu) d’architecture !

Jack (Matt Dillon) est un ingénieur qui se rêve en grand architecte. Il projette de construire sa propre maison pour incarner le manifeste de son ambition. Expérimentant différentes formes, utilisant différents matériaux, il doit se rendre à l’évidence que le résultat obtenu est assez banal. A plusieurs reprises et avant même de terminer son œuvre, il décide de tout détruire et de recommencer.

Jack se révèle également un tueur en série en proie à des troubles obsessionnels compulsifs, qui justifie ses meurtres atroces par la compensation de sa frustration professionnelle.

Le film du provocateur danois Lars von Trier ne s’intéresse que superficiellement à l’architecture et se focalise sur les tueries. « The house that Jack built » est structuré en cinq chapitres, qui illustrent cinq meurtres (exemplaires ?), sur la soixantaine que Jack prétend avoir commis. Ces chapitres sont cyniquement appelés incidents.

Les victimes sont exclusivement des femmes : Uma Thurman ci-dessus, Shioban Fallon Hogan, Sofie Grabol, Riley Keough… car pour le dernier segment, l’exécution laborieuse et simultanée de plusieurs hommes est évitée de justesse par l’arrivée de la police. Si les hommes sont sauvés, pas de pitié pour les femmes chez von Trier. Et chaque épisode semble donner raison à Jack d’agir ainsi : elles sont trop provocatrices, confiantes, naïves… stupides !

Le spectateur suit, entre les chapitres, les conversations (en off) entre Jack et Verge, qui le guident vers l’enfer. Bruno Ganz (visible que à la fin du film) interprète Verge, le Virgile, emprunté à la « Divine Comédie » de Dante.

Dans ces conversations, Jack tente de faire passer ses meurtres pour des œuvres d’art, illustrées entre autres, par des tableaux de maîtres, des allusions à des poètes (William Blake), et des images d’archive du pianiste Glenn Gould s’exerçant au piano (et qui doit se retourner dans sa tombe pour avoir été associé à ce film).

En dehors de la cruauté des meurtres, qui souligne une fois de plus le mépris de Lars von Trier pour les femmes, c’est sa tentative d’élever ces tueries au stade des « beaux-arts » (idée détournée du film de Fritz Lang, « Le Secret derrière la porte ») qui dérange le plus. Son œuvre paraît finalement simpliste et réactionnaire : dans sa structure narrative, dans ses ambitions cinématographiques et dans son point de vue rétrograde, semblant prôner la suprématie de l’homme sur la femme… même si les meurtres sont sévèrement jugés par l’impassible Verge.

On assiste au pillage peu inspiré de quelques classiques du genre slasher (tout d’abord « Maniac » de William Lustig, œuvre également dérangeante mais bien supérieure). Ou encore, on subit des « clins d’œil », supposés drôles ou inspirés, par exemple, au documentaire « Don’t look back », sur Bob Dylan, sorti en 1972 :

Lars von Trier a commencé sa carrière dans les années 80 avec deux films, visuellement très novateurs : « Element of Crime » et « Europa ». Initiateur, par la suite, avec Tomas Vinterberg, du mouvement « Dogme 95 », von Trier rejette tout « esthétisme » et artifices (comme des décors spécialement construits ou des effets spéciaux) pour arriver à un cinéma « vérité », plus personnel, avec caméra à l’épaule, scènes improvisées et prise de son directe.

Lui-même ne suivra qu’une seule fois son propre dogme (dans « Les Idiots », 1998) et établira par la suite un style hybride où des images « léchées » et des effets spéciaux sophistiqués se combinent à des séquences filmées à la va-vite avec un certain amateurisme (désormais justifié par son dogme). Cette double rupture des codes devient sa marque de fabrique. Chaque film semble ainsi semé de contraintes que le réalisateur s’oblige volontairement à suivre (ou justement à ne pas suivre) pour surprendre (ou déranger) public et critique. Ce qu’il réussit très bien.

Cette diversité d’approches visuelles, parfois impressionnante – souvent puérile –, est dominée par une thématique dérangeante, qui se développe comme un fil rouge dans son œuvre depuis « Breaking the Waves » : faire souffrir les femmes.

« Breaking the Waves » et « Dancer in the Dark » prônent par ailleurs la sublimation du sacrifice de la femme (Emily Watson dans le premier, la chanteuse Björk dans le deuxième) dans la tradition de Carl T. Dreyer, idole du réalisateur et spécialiste des tourments de l’amour chrétien. Or les films suivants laissent libre jeu à un sadisme et mépris de plus en plus sombre et misogyne, qui domine dans « Dogville », « Mélancholia », « Antichrist » et « Nymphomaniac ».

Lors des conversations entre Jack et Verge, illustrées par des images, tout est bon pour justifier les meurtres. : des théories sur l’architecture, des œuvres d’art reconnues, des manuels de chasse, des citations d’Albert Speer (architecte en chef du III. Reich), des extraits de dessins animés…

Lars von Trier inclut même des extraits de ses propres films, ce qui est un brin douteux.

Et la maison de Jack dans tout ça ? Le site où elle est située est magnifique et mériterait en effet un chef-d’œuvre d’architecture. Mais les maquettes et dessins de Jack affichent déjà le manque d’inspiration de son créateur. La dernière tentative de construction, une variante de la maison domino de Le Corbusier en ossature bois, fait penser à un mirador et établit au moins un lien avec l’engouement de Jack pour la chasse …

Le film insiste à deux reprises sur la théorie de Jack, selon laquelle « les matériaux ont leur propre volonté ». Maladroitement tirée d’une histoire de Louis Kahn, devenue célèbre, « Que veut une brique ? * », cette idée le conduit finalement à faire converger son œuvre rêvée (la maison) et son œuvre concrétisée (les meurtres) vers une seule et unique « œuvre d’art totale » :

Une maison construite avec les cadavres de ses victimes ! Qu’elle ne tienne pas debout (sans sa coque réfrigérée et sans les innombrables câbles et autres supports qui assurent sa stabilité) n’est pas la question, puisque Jack est désormais au-delà de ces banalités fonctionnelles.

La descente aux enfers en guise de conclusion est ridiculement illustrée entre prises de vues amateur de sortie de canyoning et images féeriques, qui culminent dans une impressionnante reconstruction de peintures vivantes – idée empruntée aux films « La ricotta » de Pasolini (1963) et/ou « Passion » de Jean-Luc Godard (1982).

Pas de rédemption, ni de regrets pour Jack, même s’il verse une larme en voyant au loin les inaccessibles champs Elyséens. Notre héros reste jusqu’au bout imbibé de lui-même, sûr et confiant. Au lieu de suivre Verge, il tente d’escalader une paroi pour s’échapper de l’Enfer… mais tombe dans le vide !

« The house that Jack built » se termine dans le néant – sans doute la plus juste « volonté du matériau » que constitue le crime … 

*(dans Louis I. Khan, « Even a brick wants to be something » in John Lobell, Between silence and light, Shambhala, 1985)

THE HOUSE THAT JACK BUILT (2018) Lars von Trier

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