La modeste maison de Modesty

L’inoubliable et regrettée Monica Vitti est surtout connue pour avoir été la muse de Michelangelo Antonioni dans « L’Avventura », « La Nuit », « L’Eclipse » et « Le Désert rouge ». Son regard perdu (elle est myope), sa crinière blonde en pétard et sa lassitude désinvolte incarnent parfaitement les névroses et préoccupations de l’intelligentsia des années cinquante et soixante. Chez Antonioni, la femme est emprisonnée dans une architecture omniprésente, froide et moderne.

En 1966, Monica Vitti tourne avec Joseph Losey, une adaptation foutraque et inégale des aventures de Modesty Blaise, mystérieuse espionne, croisement d’Emma Peel et de James Bond, adaptée des bandes dessinées de Peter O’Donnell (écrivain) et Jim Holdaway (dessinateur).

Le choix du réalisateur Joseph Losey pour ce film est pour le moins surprenant. Le plus anglais des metteurs en scène américains, chassé de son pays natal à cause de ses convictions communistes, est surtout réputé pour ses drames intimistes et sérieux. Son film précédent, « Pour l’exemple », relate la condamnation d’un soldat déserteur, dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Mais il est aussi l’auteur de polars décalés (« Le Rodeur », « M ») et d’un film de science-fiction original (« Les Damnés »). Losey n’hésite pas à s’approprier le sujet et à aller au-delà de la parodie du film d’espionnage.

Dans la bande dessinée et les romans de Peter O’Donnell, Modesty Blaise habite un appartement de haut standing qui surplombe Hyde Park à Londres. Elle possède aussi un cottage près de Benildon et une villa à Tanger.

Les premières images du film donnent une version très différente et assez délirante de sa demeure. Son petit studio luxueux, imaginé par Richard Macdonald, production designer habituel de Joseph Losey, apparaît dans une séquence de pré-générique, procédé incontournable des films de James Bond et de ceux qui essaient de les imiter. Censée captiver au premier regard le spectateur par l’action ou une scène sensationnelle, elle montre la vie domestique plutôt plan-plan d’une super-héroïne au réveil, et joue avec les conventions.

Modesty est lovée dans une grande pièce ronde capable de pivoter sur un verrou, entourée d’une baie vitrée bordée d’une galerie en plein air. Un grand lit surplombe la pièce, entouré d’ordinateurs volumineux, d’une grande baignoire et plus surprenant… d’armes tranchantes.

Le sol, le plafond, les rideaux et les murs de marbre uniformément blancs, produisent un espace abstrait et irréel, qui contraste avec la pétillante Modesty. Celle-ci croque un croissant, écoute l’horoscope et se moque des dysfonctionnements de ses ordinateurs : la routine …

Passé ce début prometteur (en ce qui concerne le décor), la caméra quitte définitivement les lieux !

Puis vient le générique, tourné au dernier niveau du Havengebouw à Amsterdam, mettant en valeur sa superstructure métallique laquée rouge. Si le bâtiment nous semble aujourd’hui assez quelconque, il ne faut pas oublier que l’œuvre des architectes Dudock et Magnée était, en 1966, le bâtiment le plus haut et le plus moderne de la ville, en rupture totale avec l’architecture historique d’Amsterdam.

L’adversaire de Modesty est campé avec flegme par le toujours sublime Dirk Bogarde (acteur-fétiche de Losey) …

… qui a élu domicile dans le photogénique Castello di Sant’Alessio Siculo en Sicile, où se déroule une grande partie de l’intrigue.

L’excentrique vilain (mais dans ce film, tout le monde est excentrique) a décoré le castel avec des motifs op’art aussi impressionnants que psychédéliques et l’a ainsi transformé en demeure de salaud.

Le concept est étendu jusqu’aux cachots, où notre vaillante héroïne se retrouve prisonnière, tombée dans un piège. Mais Modesty ne serait pas Modesty, si elle n’avait pas déjà prévu une nuisette accordée au décor, par le choix judicieux d’une couleur adéquate.

Monica Vitti est parfaite en agent secret, étrange et pétulante, capable de changer de look et d’amoureux en un clin d’œil …

Losey déconstruit ainsi les attentes du genre tout en évoquant de manière décomplexée, les excès et contradictions des swinging sixties. Tout est possible et rien ne semble sérieux, ce qui aura pour effet de dérouter les fans de la BD d’origine, qui attendaient une simple parodie de 007 !

MODESTY BLAISE 1966 Joseph Losey

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