Secrets de couloir

La distribution des espaces d’une maison autour d’un couloir central apparaît seulement dans la deuxième moitié du XVIIème siècle. Jusqu’alors, il fallait traverser une pièce ou une chambre pour accéder à une autre. Ce nouvel élément d’agencement qui permet d’assurer l’indépendance et la tranquillité des pièces les unes par rapport aux aux autres est purement fonctionnel (mais irremplaçable !). Il est souvent réduit au minimum nécessaire et ne bénéficie pas d’éclairage naturel la plupart du temps.

ALPHAVILLE 1965 Jean-Luc Godard

Le dégagement permet entre autres de rationaliser l’organisation des lieux pour juxtaposer de part et d’autre du couloir, par exemple, des chambres d’hôtel1 ou des bureaux.

ALPHAVILLE 1965 Jean-Luc Godard

Quand Jean-Luc Godard filme les couloirs des bureaux dans « Alphaville », c’est surtout pour dénoncer la monotonie de ces espaces, leur interchangeabilité et leur tristesse ambiante. Le corridor de distribution devient l’image de l’anonymat de la ville moderne.

« Le Distrait » montre quant à lui le rythme bien huilé du va-et-vient des dynamiques employés dans un bureau de même type : tandis que les hommes avancent au pas dans des costumes sombres, les femmes se dandinent dans des robes fleuries (n’oublions pas que nous sommes en 1972), …

LE DISTRAIT 1972 Pierre Richard

… une mécanique moderne et efficace qui sera bientôt déréglée par l’arrivée du très distrait Pierre Malaquet (Pierre Richard, acteur et réalisateur du film). Dans ce film, les couloirs apparaissent plus variés (bois, couleurs, éclairage naturel) et plus habités que chez Godard. Et pour cause : Richard a choisi un des chefs-d’œuvre de l’architecte Bernard Zerfuss, le siège de la firme pharmaceutique suisse Sandoz, construit en 1968 à Rueil-Malmaison, près de Paris, et malheureusement détruit en 2013.

PLAYTIME 1967 Jacques Tati

Jacques Tati a bien compris le pouvoir comique de ces couloirs interminables : dans « Playtime », M. Hulot doit attendre très longtemps pour que son interlocuteur arrive (effet accentué par le fait que l’acteur piétine d’abord un moment sur place).


CORSAGE 2022 Marie Kreuzer

La série « The Crown » et plus récemment le film « Corsage » de Marie Kreutzer, qui évoque la vie désenchantée de Sissi l’impératrice, démontrent que le couloir sépare plus qu’il n’unit les différentes pièces d’un palais. Il sert surtout à souligner l’éloignement du couple de monarques dans leurs suites respectives.

CORSAGE 2022 Marie Kreuzer

L’absence de décorations murales ainsi que l’empilement des chaises renforcent l’absence de valeur de cette pièce de transition. On ne fait que passer. La reine ne voit même plus le gardien, ni le téléphone  – un des nombreux anachronismes intégrés subtilement dans ce film remarquable, sensé se dérouler en 1878.


IKARIE XB-1 1963 Jindřich Polák

Dans les films de science-fiction, les longs corridors permettent d’agrandir l’espace supposé du décor : si le couloir est interminable, les pièces adjacentes (seulement suggérées) doivent l’être aussi ! Ils sont généralement filmés en perspective centrale pour augmenter la sensation de profondeur.

THX 1138 – 1971 George Lucas
STAR WARS IV 1978 George Lucas

C’est aussi un moyen efficace de construire un décor impressionnant qui ne coûte pourtant pas grand chose, surtout quand le chef décorateur utilise un fond peint ou une perspective faussée pour suggérer une profondeur illimitée. Le couloir sert alors non seulement de passage, mais également permet d’intensifier les échanges de coups de feu dans un espace restreint entre bons et méchants, …

INVASION PLANETE X 1965 Ishirō Honda

… ou pour sublimer la marche lente et angoissée d’un cosmonaute (Akira Takarada) explorant une station spatiale inconnue …

Passengers 2016 Morten Tyldum

.. ou au contraire, pour suivre dans un travelling arrière frénétique, l’avancé paniquée d’une astronaute en détresse (Jennifer Lawrence). Les exemples sont nombreux, du petit film de série B fauché, jusqu’à « 2001 – L’Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick.


HOUSE ON HAUNTED HILL 1959 Wiliam Castle

Les films d’horreur ont très vite utilisé le potentiel du couloir pour le montrer maléfique ou angoissant. Si les occupants de la maison hantée sont en (relative) sécurité dans leurs chambres respectives, ils s’exposent dès qu’ils sortent dans les couloirs et les escaliers de la vaste villa. Le richissime Frederick Loren (Vincent Price) constate que son pistolet ne lui est pas d’un grand secours contre les fantômes !

SUSPIRIA 1977 Dario Argento

Dans le chef-d’œuvre « Suspiria », Dario Argento accorde le même soin décoratif à ce simple élément de transition qu’aux pièces principales. La couleur rouge et les éléments art-déco évoquent une ambiance pour le moins étrange, même en journée …

… alors que la nuit, les lieux sont plongés dans une terreur absolue et complètement irréelle pour accentuer l’horreur que vit l’héroïne du film.

REPULSION 1965 Roman Polanski

« Répulsion » de Roman Polanski nous confronte au couloir le plus terrifiant qui soit : à l’instar de la paroi qui bouge dans « Don’t worry, Darling », le corridor se transforme en passage vivant et effrayant, qui essaye de s’emparer de la jeune Carol Ledoux (Catherine Deneuve), perdue dans ses propres phobies et fantasmes.

LA BELLE ET LA BETE 1946 Jean Cocteau

Est-ce que Polanski a vu et s’est inspiré de la version poétique du couloir vivant ? Imaginée par Jean Cocteau en 1946, où des candélabres tenus par des bras mouvants, accompagnent la Belle (Josette Day) quand elle explore le château de la Bête.

… à suivre.

1 Vaste sujet qui sera traité séparément.

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