Illusion d’un monde parfait

DON’T WORRY DARLING 2022 Olivia Wilde

La prospérité que connaît une partie de la population (blanche) dans les années cinquante et soixante aux Etats-Unis est étroitement liée à une foi inébranlable dans le progrès permanent (représenté par la maîtrise de l’atome et l’exploration de l’espace) et la consommation frénétique de nouveaux produits du quotidien.

Cette période où le rêve américain semble devenu réalité est présente dans des films comme « Bienvenue à Suburbicon » (George Clooney, 2017) ou encore la série « Mad Men » (Matthew Weiner, 2007/2015). Rêve qui porte aussi… son revers de la médaille.

« Don’t worry, Darling », le deuxième film de l’actrice Olivia Wilde, vendu comme thriller psychologique, s’empare de l’esthétique très codée de cette époque, en lissant le trait jusqu’à la caricature, pour montrer la petite communauté de Victory installée confortablement dans le désert californien.

Cette communauté se distingue par un urbanisme ludique de maisons individuelles parfaitement agencées, dans une petite oasis où les hommes partent tous en voiture au petit matin travailler pour le même patron, le charismatique Frank (Chris Pyne), fondateur du mystérieux « Victory project ».

Tandis que les femmes s’occupent de la maison, font du shopping, prennent des cours de danse et accueillent les hommes le soir avec un sourire aimant et un bon rôti.

Alice Chambers (Florence Pugh, excellente) s’accommode, comme les autres épouses, des tâches quotidiennes avec la même dévotion que la jeune protagoniste Hunter dans « Swallow » – autre film ou la maison devient « cage dorée » et qui questionne l’importance de la représentativité du « chez-soi » et de la solitude de la femme au foyer.

Cette routine immuable se déroule dans un décor tiré à quatre épingles et trop beau pour être vrai. C’est justement tout l’intérêt du film qui rejoue la perfection supposée d’une modernité pensée à outrance qui doit procurer harmonie et perfection – à l’instar du lotissement de « Mon Oncle » de Jacques Tati, dans une version américanisée.

Mais si « Mon Oncle » impose le dérèglement de la maison moderne par l’apparition du maladroit M. Hulot, et par le biais de la comédie, le dérèglement de « Don’t worry, Darling » vient d’abord d’une des épouses, Margaret, qui semble ne plus se sentir à sa place et se questionne sur ce monde trop parfait. Alice réalise l’ampleur du malaise de sa voisine, mais bien trop tard.

Par la suite, Alice est elle-même en proie à des images qui surgissent de manière incontrôlée dans son subconscient. Cette sensation est renforcée par des « attaques » de sa propre maison, capables de faire rétrécir les murs et coincer Alice contre la vitre qu’elle nettoyait, avant de la libérer.

Le film laisse d’abord planer le doute sur le fait que l’hostilité soudaine de l’environnement relève de la propre hallucination d’Alice (son reflet dans le miroir la regarde se noyer dans la baignoire), ou bien est liée à un véritable dérèglement de la réalité.

Il s’avère plutôt que la source du problème trouve son origine dans le « Victory project » pour lequel travaillent les hommes de la commune du même nom. Si chaque maison est identique, celle du patron n’est pas seulement originale et plus grande, elle tient aussi la position centrale à la manière des cités ouvrières construites dans l’esprit paternaliste du XIXe siècle.

Une vaste pelouse circulaire l’éloigne du premier cercle constitué des bâtiments publics et des magasins. Les lotissements organisés en grappes de quatre gravitent en spirale tout autour…

… comme le montre l’imposante maquette qu’expose Frank, le fondateur du projet, dans une annexe de sa villa.

Lors d’une garden party, où les plus méritants de ses employés sont invités, ceux-ci s’émerveillent de la transparence et de l’élégance de cette demeure : « Cette maison est incroyable ! »

Dans la réalité, cette villa incroyable est la deuxième maison que le couple Kaufman a fait construire en 1946 par l’austro-américain Richard Neutra, étoile montante parmi les architectes californiens. C’est un pied-à-terre de vacances de 300 m2 avec piscine, situé dans le désert des Mojaves à Palm Springs. La maison est composée de quatre boîtes reliées autour d’un noyau central (le séjour) qui forment ainsi quatre cours extérieures, limitées par des murs périphériques.

Dix ans auparavant, les Kaufman avaient déjà fait construire une des villas les plus célèbres de l’architecture moderne : « Falling Water » de Frank Lloyd Wright (et qui est une source d’inspiration pour l’architecture du « Rebelle« ). Richard Neutra, ancien employé de Wright, se détourne des doctrines de son maître et oriente le look de la nouvelle villa vers le style des « Case Study Houses », une série de maisons californiennes modernes en structure métallique, initiée par John Entenza entre 1945 et 1966.

Si le film ne montre qu’une des quatre cours, et jamais la totalité ni l’intérieur de la maison (ce qui est regrettable), la réalisatrice Olivia Wilde affirme que tourner dans la Kaufmann Desert House a été « une déclaration d’amour, non seulement au cinéma, mais à l’architecture, au design et à cette époque »1

On aperçoit dans le film un autre repère important de l’architecture moderne, emblématique de Palm Springs : la Tramway Gas Station de l’architecte suisse Albert Frey (conçu avec Robson Chambers en 1965), dominée par un immense toit triangulaire hyperbolique – autre cliché des années soixante – où l’envol de la toiture évoque la liberté procurée par la voiture. La station-service (qui s’appelle Tramway, puisque construite sur « Tramway Road ») est restée en service jusqu’au début des années 1990, puis a été transformée un temps en galerie d’art, pour devenir ensuite l’office de tourisme de Palm Springs.

Sans dévoiler l’intrigue (qui, il faut le dire, s’avère un peu décevante, car trop peu plausible dans son dénouement), « Don’t worry, Darling » s’apparente à un courant de films qui décrivent un monde artificiel basé sur la manipulation d’un groupe de personnes, comme c’était déjà le cas dans « Les femmes de Stepford » (1975) ou plus récemment dans « Get Out » (2017).

L’inégalité homme-femme que tente de dénoncer le film, a été par ailleurs sabrée par la publication des salaires des deux acteurs qui jouent le couple central : Florence Pugh et Harry Styles. Ce dernier aurait reçu un cachet trois fois plus élevé que Pugh, or il n’a qu’un rôle secondaire et toute l’intrigue repose sur elle : une injustice qui a enflammé les réseaux sociaux. Le fait que la réalisatrice ait aussi entretenu une relation extra-conjugale avec Styles pendant le tournage a attisé la polémique autour du film.

1 dans un entretien avec « Variety » publié sur youtube (22 avril 2022) : https://www.youtube.com/watch?v=PCKRn9rJu2Q&t=82s

DON’T WORRY DARLING 2022 Olivia Wilde

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