Bruno Ganz à Lisbonne

DANS LA VILLE BLANCHE 1983 Alain Tanner

L’étranger qui débarque dans une ville et bouscule l’ordre établi (ou est au contraire bousculé par l’ordre établi) est un motif récurrent du cinéma classique.

Ce « drifter » (= littéralement vagabond, mais aussi flâneur sans but, ni motivation) devient dans les années soixante-dix et quatre-vingt, un personnage emblématique dans le cinéma indépendant qui célèbre un nouveau type de héros perdu, entre sublimation et nombrilisme.

L’intrigue est alors remplacée par la contemplation et l’action par la lenteur.

Ce concept est la matrice de quelques chefs d’œuvres comme « Au fil du temps » de Wim Wenders ou encore « Stranger than Paradise » de Jim Jarmusch.

« Dans la ville blanche » du suisse Alain Tanner, appartient à ce courant. Considéré par Joao Benard da Costa comme « le plus célèbre des films sur Lisbonne »1, il dresse un portrait fascinant de la capitale portugaise …

… bien avant qu’elle ne devienne vraiment blanche, instagrammable et surtout envahie par le tourisme de masse des années 2000, qui conduit à la gentrification de plusieurs quartiers, où la majorité des logements sont devenus des Airbnb permanents.

La ville blanche de Tanner atteste donc d’une certaine authenticité, mais puise aussi dans des clichés attendus : les jeunes femmes sont belles et fières mais néanmoins disponibles, les jeunes hommes sont des voyous fourbes, les vieilles discutent devant leurs portes ou étendent le linge et les vieux jouent au domino. On retrouve ce catalogue d’impressions typiques chez Wim Wenders, quand il filme « Lisbonne Story », 11 ans plus tard.

Dans ce décor magnifique qu’est la ville de Lisbonne, on suit les errances de Paul, marin qui a quitté son navire à la recherche de … on ne sait trop quoi … et qui l’ignore visiblement lui-même.

Paul est interprété par Bruno Ganz, un des meilleurs acteurs allemands de sa génération, qui a déjà joué des types perdus dans des villes étrangères (ou étranges), avant et après ce film : notamment dans « Le Faussaire » en 1981, où il incarne un journaliste en plein doute à Beyrouth, et dans « Les Ailes du désir » de 1987, en ange déchu à Berlin.

Paul arpente la ville caméra Super 8 au poing (procédé qui semble déjà assez anachronique au début des années 80 avec l’émergence des cassettes vidéo) afin d’envoyer régulièrement films et lettres à Elisa, sa femme qui l’attend en Suisse.

Entre réflexions solitaires sur la futilité de l’existence et le sens de la vie, beuveries et bagarres dans un bar (c’est un marin après tout), …

… Paul a une brève histoire d’amour intense avec la jolie serveuse Rosa. Il plonge alors dans l’éternel dilemme entre la femme qui l’attend au loin ou celle qui est dans son lit, pour finalement perdre les deux. Comme si cela ne suffisait pas, il se fait aussi voler son argent et poignarder, au moment où il reconnaît l’escroc …

Lisbonne devient alors son chemin de croix et une représentation de sa psyché, perdue dans le dédale des rues étroites, des montées et des descentes interminables, qui caractérisent la topographie de la ville, avec ses nombreuses percées en direction de la mer.

Et le spectateur perd vite l’intérêt de suivre les malheurs de Paul, puisqu’il semble destiné à toujours faire le mauvais choix (quand il choisit quelque chose).

L’insistance de Tanner à filmer la matière et les textures (plan fixe sur des rideaux qui bougent, lents travellings sur des enduits écaillés, caméra subjective qui suit longuement les rues avec grand plan sur les pavés) ralentit l’histoire et paraît aujourd’hui appuyée et lourde. Toujours est-il que cette technique a dû émouvoir dans les années 80, puisque la critique loue à la fois la spontanéité et le rythme lent de son travail et que Tanner est récompensé par le César du meilleur film francophone. 

Suite à la disparition de Tanner en septembre 2022, Jacques Morice2 réaffirme le statut d’œuvre culte du film et évoque le tournage : « Tanner, ancien marin lui-même et employé à 17 ans dans le port autogéré de Gênes, a plus tard raconté comment il avait réalisé ce film de convalescence dans un état proche du « zombie », alors qu’il était sous médicaments. »

Ce qui expliquerait pas mal de choses …

On a envie de l’aimer quand même, ce film qui peine à éviter les longueurs et l’ennui. Pour sa défense, il faut reconnaître que Tanner sait très bien mettre en valeur la ville … et les femmes.

1 dans JOUSSE Thierry, PAQUOT Thierry, La ville au cinéma, Paris, Cahiers du cinéma, 2005 page 435

2 dans un article de Télérama

DANS LA VILLE BLANCHE 1983 Alain Tanner

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