L’assassin habite au 37

KNIVES OUT (A COUTEAUX TIRES) 2019 Rian Johnson

« À couteaux tirés » est un des très grands succès de 2019 au cinéma, qui a remis au goût du jour le film à énigme dans la tradition des romans d’Agatha Christie, de Dorothy L. Sayers, d’Anthony Berkeley Cox, ou encore d’Ellery Queen…

« Glass Onion », le deuxième volet autour du héros Benoît Blanc, gentleman détective extrêmement perspicace (joué par l’ex 007 Daniel Craig, impeccable), cartonne depuis septembre 2022 sur Netflix.

En croisant l’inspecteur Columbo (pour son flegme et ses considérations énigmatiques) avec un Hercule Poirot venu du Sud des États-Unis (pour ses excentricités et son accent), Rian Johnson, scénariste et réalisateur, à créé un nouvel archétype du genre, très divertissant.

Mais il est très difficile de parler d’architecture dans ce film, sans dévoiler des parties essentielles de l’intrigue. Les lecteurs qui ne l’ont donc pas encore vu – et qui comptent le voir – sont donc priés de le faire vite avant de continuer leur lecture ! (Vous voilà prévenus.)

À la manière d’une partie de Cluedo, jeu commercialisé depuis 1949 aux États-Unis, Johnson situe l’action essentiellement dans le manoir familial de style néo-gothique de l’écrivain à succès Harlan Thrombey (Christopher Plummer), retrouvé la gorge tranchée le lendemain de  son 85ème anniversaire.

Chaque membre de la famille a, bien entendu, un motif qui le rend potentiellement coupable et c’est au détective Benoît Blanc, engagé mystérieusement et anonymement, de démêler le vrai du faux.

Les scènes intérieures ont été essentiellement tournées dans la Ames-Webster Mansion, construite en 1871 dans le quartier de Back Bay à Boston. Cette imposante demeure aux volumes aussi sombres que généreux a déjà été mise en scène dans « Shutter Island » de Martin Scorsese. La quantité et la complexité des pièces forment un environnement idéal pour raconter cette histoire pleine de mystères. Le propriétaire Harlan Thrombey est non seulement un écrivain, mais un écrivain qui n’écrit que des histoires… à énigme !

D’autres pièces comme la grande bibliothèque, ont été construites en studio. Le chef décorateur David Crank s’inspire notamment des intérieurs créés par Ken Adam pour « Le Limier » de Joseph L. Mankiewicz (« Sleuth », 1972), et remplit la maison d’une multitude de bibelots, poupées, automates et accessoires curieux, …

… comme la désormais célèbre chaise au dossier lardé d’innombrables couteaux pointés vers la tête de son occupant (et qui, selon David Crank, n’est pas un clin d’œil à « Game of Thrones »).

Les extérieurs de la maison Thrombey ont été tournés à l’ouest de Boston dans une autre demeure néo-gothique, construite en 1890 dans la région de South Hamilton, au milieu d’une forêt. Le succès inattendu du film a rendu difficile et pénible l’intimité des propriétaires.

Tout en respectant les codes du film à énigme, notamment en terme de décors, Johnson court-circuite certaines conventions pour notre plus grand plaisir. Il propose un surprenant duo d’enquêteurs : le détective Blanc, associé à la jeune ingénue présumée innocente Marta Carbrera (la touchante Ana de Armas), dont il fait son Docteur Watson. Contre toute attente pour un film hollywoodien, aucune romance ne se développe entre les deux, point appréciable du film. (Craig a pourtant été le tombeur de nombreuses James Bond girls !)

Marta, l’infirmière dévouée et efficace, issue de l’immigration clandestine, devient le personnage central de l’intrigue : d’abord acceptée et appréciée par la famille, elle est la personne à abattre quand le clan réalise que Harlan l’a déshérité au profit de celle qui est devenue sa confidente et meilleure amie. Johnson fait d’elle un enjeu social (par ses origines) et émotionnel (puisqu’elle croit être responsable de la mort de son employeur). Désormais, le spectateur a peur pour elle, ce qui rend l’enquête beaucoup plus intéressante. Ana de Armas est tout simplement parfaite dans ce rôle !

On apprécie que Johnson se coule dans le principe fondamental du roman à énigme, le fair-play1, en semant un indice crucial sous forme d’une phrase à double-sens.

Son sens du fair-play va jusqu’à glisser un deuxième indice en montrant la villa d’un des membres de la famille, à l’opposé de la lourde et sombre demeure de l’écrivain Harlan. Cette villa correspond parfaitement à un autre cliché : le salaud de l’histoire habite dans une maison moderne !… En plus de conduire une voiture allemande (en occurrence une BMW 3.0 CSI E9), autre cliché très répandu dans les films américains.

Cette maison, l’emblématique Hill House, est l’œuvre de Walter Pierce, construite en 1957 à Lincoln, Massachussetts (au 37 Laurel Drive, précisément). Moderne, cubique, métallique et transparente, elle est un autre exemple de maison fortement influencée par les « Case Study Houses » californiennes (comme le Kaufman Desert House), une série de villas expérimentales conçues selon l’idée de maisons modernes bâties avec des matériaux simples et économiques.

Mais en réalité, la majorité des « Case Study Houses » a été construite pour des clients fortunés attirés par le design novateur détourné pour produire des ravissantes villas de vacances. Si Walter Pierce avait également une approche économique et sociale dans la conception de ses œuvres, « Hill House », devenue entre temps une icône chic et chère, a été revendue pour 1 505 000 dollars en juin 2020.

Il est significatif que l’architecture moderne (et contemporaine) reste ainsi un des symboles les plus pertinents pour désigner une demeure de salaud. Un principe qui se confirme aussi dans la suite des aventures de Benoît Blanc, « Glass Onion ».

Affaire à suivre, donc …

1. Le fair-play consiste à donner au lecteur ou au spectateur la possibilité de désigner le coupable avant la fin de l’histoire au travers d’un indice. Ce dernier doit être assez bien dissimulé pour ne pas trop faciliter la tâche du détective-spectateur et en même temps être assez évident pour qu’il se dise « mince, j’aurais dû voir ça ! », quand le détective explique le dénouement final.

KNIVES OUT (A COUTEAUX TIRES) 2019 Rian Johnson

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