Paul Linden, architecte silencieux

BEAT GIRL (L’Aguicheuse) 1954 Edmond T. Gréville

« L’Aguicheuse » est un film d’exploitation qui combine deux thèmes très populaires du début des années 60 : la délinquance juvénile, comme dans « L’Equipée sauvage » (1953) avec Marlon Brando ou « La Fureur de vivre » (1955) avec James Dean, devenus des succès publics ; mais aussi l’univers érotique du monde interdit des bars à strip-tease.

Il ouvre également, et c’est assez étonnant, une fenêtre sur le thème de l’architecture, comme lieu de luttes et de désirs contraires, entre un père et sa fille.

Si on se souvient encore de « L’Aguicheuse », c’est surtout à cause de sa bande originale entraînante, avec ses rythmes jazz et beat irrésistibles, composée par le jeune John Barry, deux ans avant qu’il ne devienne célèbre (avec la première de ses onze B. O. pour la série James Bond).

« L’Aguicheuse » est campée par Jennifer, 16 ans, étudiante en arts, qui passe la plupart de son temps au concert et à danser dans d’innombrables bars, discothèques et salles de spectacle à Soho, un quartier londonien très animé, où l’on trouve aussi cinémas et clubs qui exposent des filles peu habillées.

La bande de beatniks qui entoure Jennifer rejette le mode de vie de ses parents et recherche le frisson des courses de voitures et des jeux dangereux (par exemple mettre la tête sur les rails en attendant l’arrivée du train) : en gros, la routine des jeunes des années cinquante finissantes.

Le film se concentre sur les conflits et la rivalité entre la jeune fille rebelle et sa nouvelle belle-mère, Nicole (Noëlle Adam), 24 ans, fraîchement arrivée de Paris ! Jennifer découvre vite que Nicole a un passé louche de strip-teaseuse, secret qu’elle envisage d’utiliser pour la faire chanter. Accessoirement, elle est aussi intriguée et fascinée par cet univers interdit.

Gillian Hills interprète la jeune fille, un ersatz de Brigitte Bardot en moins pulpeux, découverte par l’infatigable chercheur de nymphes Roger Vadim (elle a un petit rôle dans sa version des « Liaisons dangereuses » de 1959). Malgré ses origines britanniques, on retient plus sa carrière de chanteuse yé-yé française que ses apparitions blitz au cinéma, où sa moue boudeuse et sa crinière imposante ne parviennent pas à masquer la médiocrité de ses prestations, même quand elle est dirigée par Stanley Kubrick (dans « Orange mécanique ») ou Michelangelo Antonioni (dans « Blow-Up »).

Elle a poussé la chansonnette en duo avec Eddie Mitchell et ses Chaussettes Noires, Eddie Constantine ou encore le sulfureux Serge Gainsbourg, avec qui elle gazouille « Une tasse d’anxiété », perle pop aux paroles ambiguës. Elle ne chante pas dans « L’Aguicheuse », et c’est tant mieux !

Le père de l’aguicheuse, Paul Linden, est un architecte renommé et prospère. C’est là que le film nous intéresse. Après avoir été un habitué des films de Michael Powell (notamment dans « Le Narcisse noir » et « La Renarde »), David Farrar incarne ici à merveille le flegme british d’un architecte sûr de lui et de ses choix.

Derrière sa façade de briques on ne peut plus classique, la maison de Paul Linden cache un intérieur moderne et aseptisé. Le living room est dominé par une fresque digne d’un musée d’art moderne. Cette pièce intègre sobrement dans ses murs un poste télé et une chaîne hi-fi escamotable et le mobilier au design scandinave s’y accorde parfaitement.

Le rêve de Paul est de bâtir sa cité 2000, dont la maquette imposante est exposée dans son living. Il en explique les principes à Nicole, sa nouvelle épouse : les bâtiments sont conçus de manière à créer des cellules silencieuses pour ses occupants, qui ne seront plus importunés par les bruits intempestifs des temps modernes, véritable fléau selon lui. (Une allusion à peine voilée à la musique de sauvages qu’écoute sa fille à longueur de journées).

La radicalité du projet renvoie aux plans urbains avant-gardistes des années vingt et trente, développés au sein du CIAM1, notamment par Le Corbusier, Hannes Meyer ou encore Ernst May. Mais Linden n’explique pas pourquoi les immeubles du centre sont arrondis (activité particulière, lieu culturel, administration ?) et pourquoi les barres en périphérie sont droites (habitation ?) …

Jennifer méprise la maquette qui obsède son père et l’empêche de s’intéresser à ses envies et ses soucis à elle.

Cet aparté dans le monde merveilleux de l’architecture reste mineur et la minceur du scénario oblige à recourir à des interludes chantés (pas toujours terribles, malgré la présence d’Adam Faith, pionnier de la pop britannique) et des séquences de strip-tease (plutôt réussies) avant d’arriver à la scène finale du meurtre, au bout de 87 minutes top chrono !

Malgré ses faiblesses, le film reste intéressant grâce au talent de son réalisateur, le franco-britannique Edmond T. Gréville, qui a eu une carrière en dents de scie entre l’Angleterre et la France (où il tourne des comédies musicales comme « Princesse Tam Tam » (1935) avec Joséphine Baker, ou des drames controversés comme « Remous » (1934) sur l’impuissance sexuelle, ou bien encore « Menaces », résolument antinazi en 1940, ce qui ne plaît pas au gouvernement de Vichy). Sa période d’après-guerre est beaucoup plus commerciale que contestataire et « L’Aguicheuse » lui permet surtout de déployer son thème favoris de l’érotisme, sans jamais tomber dans la vulgarité.

L’attribution des rôles secondaires réserve également quelques très bonnes surprises : Christopher Lee, qui avant de devenir le Dracula des années soixante, est déjà aussi menaçant et inquiétant en propriétaire mielleux et scrupuleux du club « The Girls ».

Il est secondé par le fourbe Simon, joué par l’inimitable Nigel Green (à gauche), autre pilier du cinéma britannique. On retrouve aussi avec joie l’adorable Shirley Anne Field (à droite) qu’on a découvert au bras d’Albert Finney dans le drame social « Samedi soir, dimanche matin »

Sans oublier l’exceptionnel Oliver Reed en chemise écossaise, dansant comme un diable en transe, avant qu’il ne devienne une des vedettes incontournables du cinéma anglais, notamment dans ses films avec la Hammer (« Les Damnés » de Joseph Losey, « Paranoïaque » de Freddie Francis, « La Nuit du loup-garou » de Terence Fisher..) et ses cinq films avec l’excentrique Ken Russel (entre autres « Love » et « Les Diables »).

Si l’architecture ne joue qu’un rôle mineur dans l’intrigue, la maquette est néanmoins mise en avant dans trois séquences et dépasse le stade d’accessoire anecdotique. Gréville l’utilise pour illustrer la distance qui s’est créée entre ce père, qui se voit en créateur bienveillant, moderne et en phase avec son époque, et sa fille contestataire qui a d’autres attentes dans la vie et pour la ville de demain.

Jennifer est catégorique :

« You only get your kicks from your city ! » (« Tu ne prends ton pied qu’avec ta cité ! »)

1 CIAM = Congrès international d’architecture moderne (1928 à 1959) pour promouvoir une architecture et un urbanisme fonctionnel

BEAT GIRL (L’Aguicheuse) 1954 Edmond T. Gréville

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