« La ville bourdonnait »

FAHRENHEIT 451 – 1966 François Truffaut

« Depuis Les 400 coups, je voulais faire un film où les livres seraient les héros de mon propos. (…) Puis le producteur Raoul Lévy m’a parlé du livre de Ray Bradbury. Mais à l’époque, je détestais la science-fiction. Je trouvais que faire de la science-fiction, c’était manquer d’imagination. Alors il m’a raconté l’histoire en trois phrases : une société où il est interdit de lire, où l’on brûle les livres quand on les découvre, et le final de l’œuvre avec les hommes-livres, des intellectuels qui ont décidé de sauver la culture en apprenant les livres par cœur. Dès cet instant, j’étais décidé : je ferais Fahrenheit 451. »1

Faire un film d’anticipation tout en évitant le décor usuel des films de science-fiction, c’est une des contraintes que se donne donc François Truffaut, puisqu’il n’affectionne pas particulièrement le genre. Il s’installe alors à Londres en 1966 pour tourner son premier film à l’étranger et en couleur, avec à la caméra, l’excellent Nicolas Roeg, qui deviendra lui-même un réalisateur visionnaire.

« Fahrenheit 451 » gravite autour d’une brigade de pompiers chargée de rechercher et de brûler des livres, plutôt que d‘éteindre des incendies. Oscar Werner interprète le pompier Montag, qui au lieu de brûler des livres, s’intéresse de plus en plus à leur contenu interdit.

Mais comment montrer la ville du futur dans «Fahrenheit 451» sans tomber dans les clichés de la science-fiction?

Le choix du réalisateur se porte alors essentiellement sur des bâtiments modernes du courant du «brutalisme», très répandu en Angleterre et qui se distingue par une utilisation sculpturale du béton, en général avec des panneaux préfabriqués répétés à l’infini.

Dunbridge House, une série de barres qui fait partie d’Alton Estate, sur la route de Highcliffe à Roehampton dans le Sud-Ouest de Londres, est un ensemble très représentatif de ce courant. Il a été conçu par le département d’architectes du London County Council dit LCC (Colin Lucas, J. A. Partridge, W. G. Howell, J. A. W Killick, S. F. Amis, J. R. Galley et R. Stout) et construit entre 1955 et 1958.

L’ensemble est constitué de cinq parallélépipèdes identiques avec 75 duplex librement disposés dans un vaste parc. Le projet s’inspire de l’unité d’habitation du Corbusier, que les architectes ont visité en 1951 à Marseille et basé sur le Modulor (relation de mesures inventée par Le Corbusier) et la suite de Fibonacci (suite mathématique dans laquelle chaque terme est la somme des deux termes qui le précèdent, et qui est liée au nombre d’or).

Dans le film, une aire de stationnement permet aux pompiers d’installer leur équipement pour brûler les livres découverts dans un des logements, suite à une dénonciation.

Plus bucolique, l’appartement privé de Montag et de sa femme Linda fait partie de l’ensemble Edgcumbe Park de Crowthorne, à Berkshire. Les maisons en brique claire sont entourées d’une forêt de bouleaux, ce qui souligne d’avantage leur style scandinave, typique des années 60.

Commencé en 1958, ce vaste projet à été terminé seulement en 1970. Au lieu d’aplatir le terrain, les architectes ont disposé délicatement les 360 maisons et la voirie entre les nombreux chênes, bouleaux et pins existants. D’où l’intégration sensible des maisons, qui semblent avoir toujours été là.

L’intérieur est dominé par un immense écran plat de télévision, auquel Linda (Julie Christie), la femme de Montag, semble être accro. Elle rêve d’en avoir un deuxième et est émerveillée par l’interaction avec cette interface intelligente.

L’écran télé devenu le centre de la maison acquiert une dimension quasi-religieuse pour Linda, tandis que Montag est plutôt ennuyé par sa présence. L’envahissement de la sphère privée, couplé avec les possibilités d’interaction et de surveillance est aujourd’hui une réalité, à travers les écrans de nos smartphones, ordinateurs et tous ceux qui polluent l’espace public d’informations ou de publicités.

L’unique décor construit pour le film est la caserne très graphique des pompiers, créée par Syd Cain (qui a également collaboré à quatre aventures de James Bond et a défini le look de la série télé « Chapeau melon et bottes de cuir »), avec l’aide de Tony Walton.

Une villa de style victorien à l’allure de maison hantée contraste avec cette ville légèrement futuriste (pour un film de SF). C’est ici qu’une vieille femme cache son immense bibliothèque. Le patrimoine architectural semble alors associé à la valeur des livres interdits : ils sont désuets, voués à disparaître dans cet ordre nouveau que promet « Fahrenheit 451 ». Vu la quantité de livres, les pompiers décident de tout brûler… et la maison avec !

La vieille maison n’est pas le seul anachronisme présent de manière subtile dans le film : si on retrouve un écran (assez petit) dans la chambre du couple et que Linda porte des oreillettes pour ne pas déranger son mari (chacun son programme), le téléphone semble venir d’une autre époque, tout comme la faïence bretonne et le moulin à café, qui détonnent dans la cuisine aseptisée. Ces détails rendent l’environnement irréel et ces erreurs de cohérence, volontairement disposées, suffisent à créer une atmosphère étrange et un décalage permanent.

Dès le début du film, Truffaut crée ce décalage avec des images teintées de couleurs uniformes qui montrent la prédominance des antennes de télévision sur tout le reste. Le générique en voie off plonge ainsi tout de suite le spectateur dans un monde où l’écrit est proscrit.

« Les choses de science-fiction sont très difficiles à réaliser et risquent souvent d’être ridicules. À un moment, Bradbury écrit : « La ville bourdonnait. » Eh bien, c’est très difficile de faire bourdonner une ville. J’ai voulu éviter tout dépaysement systématique. C’est pourquoi j’ai demandé à Bernard Herrmann une musique dramatique de type traditionnel sans aucun caractère futuriste. » 1

Montag devient un fugitif quand ses collègues découvrent qu’il possède des livres. Lancée à sa poursuite, une voiture de pompiers passe devant une rangée de bungalows aussi étranges que remarquables : Minstead Gardens, situé pas très loin de l’ensemble d’Alton Estate. Ces maisons-patios ont également été construites par le département d’architectes LCC, en 1957-1958.

Sur la colline, en arrière-plan, on aperçoit l’imposante villa Mount Clare, construite en 1772 par l’architecte Sir Robert Taylor dans un style post-palladien2.

Comme pour les éléments du quotidien dans les vues intérieures, on retrouve la juxtaposition incongrue d’un futur avec son passé, réunis dans le même cadre. Ainsi, au lieu d’imaginer une ville caractéristique de la SF, Truffaut imagine un monde parallèle où on reconnaît l’Angleterre de 1966 (même si le pays n’est jamais explicitement nommé) transformé en un système totalitaire.

L’élément le plus futuriste du film est le monorail qui transporte Montag de sa caserne à sa maison : « Nous n’avons tourné en France qu’une petite partie, qui rythme le film : les scènes du monorail, une espèce de métro suspendu un peu dérisoire, d’ailleurs faussement futuriste, mais assez étrange et dont j’avais besoin pour donner une certaine ambiance dans le film. »1

Truffaut réutilise ici la piste d’essai d’un métro aérien construit en 1959 sur une longueur de 1,3 km au Nord-Est de Châteauneuf-sur-Loire. Des portiques, espacés de 30 m soutiennent le rail central sur lequel glisse la cabine avec les voyageurs. Jugé peu économique, le projet a été abandonné et démantelé à la fin des années soixante.

Trop éloigné des conventions du genre pour les adeptes de science-fiction et trop éloigné de l’approche habituelle du film d’auteur pour les fans de Truffaut, « Fahrenheit 451 » a été accueilli de manière très mitigée à sa sortie.

Cependant, le film anticipe bien mieux le futur que nous connaissons 60 ans plus tard, en soulignant d’un côté la pertinence de l’architecture et en annonçant de l’autre, la prédominance des écrans dans nos foyers.

1propos de François Truffaut, extraits d’un article de la cinémathèque : https://www.cinematheque.fr/expositions-virtuelles/truffaut-par-truffaut/index.php?id=9

2qui s’inspire du style architectural lancé par le vénitien Palladio, à la Renaissance

FAHRENHEIT 451 – 1966 François Truffaut

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