Melville à la plage

UN FLIC 1972 Jean-Pierre Melville

« Un Flic », ultime polar du singulier Jean-Pierre Melville, a été tourné essentiellement à Paris, exceptée la scène d’ouverture, une séquence de braquage remarquable, tournée en décembre 1971 à Saint-Jean-de-Monts.

A l’opposé des clichés habituels, où le bord de mer est utilisé pour souligner une ambiance de vacances ensoleillées, Melville choisit de montrer cette ville balnéaire de Vendée, en hiver et sous la pluie (qu’il attend pendant trois jours et qui sera finalement obtenue artificiellement).

Melville ne montre que très peu la mer, qui reste néanmoins omniprésente sur la bande-son, composée du bruit des vagues déchaînées se mêlant au son de la pluie avec quelques cris de mouettes. La musique est absente et les dialogues, comme toujours chez Melville, sont minimalistes.

Le film plonge d’office le spectateur dans une atmosphère étrange et mélancolique, où les rues sont vides de touristes comme d’autochtones. La désolation de la station balnéaire, abandonnée sous la pluie, est renforcée par l’architecture impersonnelle du front de mer, baignée dans des tonalités bleutées blafardes.

Cet urbanisme lourd et surdimensionné a été initié par Jean Bossu, architecte du ministère de la Reconstruction en Loire-Atlantique, avec un pragmatisme certain, entre 1959 et 1966.

Melville montre le changement de paradigme entre ville ancienne et ville moderne, avec l’arrivée de quatre gangsters, qui traversent d’abord l’ancien bourg de Saint-Jean-de-Monts …

… puis longent, à bord de leur Plymouth Fury III noire, l’alignement interminable d’immeubles qui constituent un front de mer typique de l’urbanisme répétitif et efficace des trente glorieuses : une succession ininterrompue de barres décorées de balcons filants dont l’agencement sous forme de vaguelettes permet de rompre, par moment, la monotonie.

Cette arrivée dans une ville fantomatique et irréelle évoque aussi un cliché de western, quand un gang arrive en ville pour dévaliser la banque.

C’est justement ce que comptent faire les quatre bandits qui investissent tour à tour le seul lieu qui semble habité ou en en activité dans la station. Cette filiale de la BNP est représentative d’un style épuré faussement élégant des années soixante-dix …

… avec des parements en marbre et des menuiseries en aluminium brossé. Melville a créé cette banque de toutes pièces à l’emplacement du café-bar Le Cardinal, complètement transformé le temps du tournage. A l’intérieur, un calendrier neutre indique la date du 23 décembre, mais rien d’autre ne signale l’imminence de Noël.

Les quatre gangsters sont interprétés par deux américains, Richard Crenna (en haut à gauche) et Michael Conrad, l’italien Riccardo Cucciola et le français André Pousse (en haut à droite). Les deux vedettes du film, Alain Delon en commissaire taciturne et Catherine Deneuve, la maîtresse de Simon (Richard Crenna), sont absents de cette scène.

Le hold-up réussit, mais Paul (André Pousse) est blessé par balle par un employé zélé, qui dégaine un pistolet à la manière de « L’inspecteur Harry » (tourné la même année aux Etats-Unis).

Les gangsters s’enfuient ensuite dans la brume …

Cette séquence inaugurale d’une douzaine de minutes souligne une fois de plus la maîtrise de Melville qui utilise l’architecture moderne pour créer un climat froid et abstrait. Plus que ça, il se positionne en critique d’une architecture qui fascine et effraie en même temps. Une démarche qui le rapproche de Jacques Tati.

Melville ouvre par ailleurs le film avec deux images du chantier en cours des immeubles Belambra et Marina (conçus et terminés en 1976, par l’architecte René Naulleau), construits sur un modèle plus sculptural, imitant la forme de vagues ou de pyramides. Un type d’urbanisme balnéaire qui trouvera son apothéose avec les immeubles de la Grande-Motte de Jean Balladur.

En 1972, la revue Architecture d’Aujourd’hui publie plusieurs photographies de Saint-Jean-de-Monts. La légende correspondante est sans ambiguïté :

« Aménagements touristiques et pollution architecturale ».

UN FLIC 1972 Jean-Pierre Melville

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