Howard Roark, architecte rebelle (5)

THE FOUNTAINHEAD (Le Rebelle) 1949 King Vidor

Résumée des épisodes précédentes :

Après avoir cheminé auprès d’un mentor de l’architecture (1), accepté de casser des cailloux plutôt que de laisser les promoteurs pervertir ses idées (2), séduit la belle Dominique (3), et déployé une œuvre dans le style de Frank Lloyd Wright (4), nous retrouvons Howard Roark, apôtre de l’individualisme créateur, dans un cinquième et dernier épisode.

Chapitre cinq : « Vainqueur du destin »

L’architecte Peter Keating (Kent Smith) implore son vieil ami Howard Roark (Gary Cooper) de l’aider dans l’élaboration d’un très important projet de logements sociaux, appelé « Cortlandt Homes ».

Ce programme de grande envergure doit être un modèle du genre, tout en étant réalisé avec un budget très limité. Tombé en disgrâce auprès du puissant Elsworth Toohey, détracteur de l’architecture progressiste et manipulateur, Keating en a besoin pour redorer son blason.

Roark, qui rêve de pouvoir concrétiser ses idées pour les logements à venir, accepte de dessiner le projet pour Keating à une seule condition : qu’il soit construit exactement comme il a été conçu, sans aucune intervention ou modification de la part des commanditaires. Keating assure Roark de tout faire pour que son projet ne soit pas altéré ou modifié en cours de réalisation.

Avec « Cortlandt Homes », Roark livre un nouveau chef d’oeuvre. L’approche urbanistique s’inspire du fameux plan Voisin de Le Corbusier (1922), sans en être aussi rigide. Les immeubles sont moins hauts et les pignons en biais anticipent l’architecture dynamique du style atome (largement représenté dans l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958 – neuf ans après la sortie du film).

Roark marque clairement la différence entre les orientations Nord-Sud et Est-Ouest, ce qui ne l’empêche pas de les disposer selon une composition artistique, au lieu de toujours favoriser la bonne orientation des logements. Les treize niveaux entièrement vitrés et sans aucun balcon sur la partie allongée sont réunis par de larges bandes horizontales en béton afin de diminuer l’impression de hauteur et  donner ainsi l’impression d’une lecture de trois (immenses) étages sur un socle. Une astuce empruntée à Le Corbusier pour rendre un bâtiment avec de nombreux étages lisibles et moins imposants.

Le travail sur le socle mérite à nouveau attention : chaque bâtiment semble posé dans un équilibre précaire sur un mur en forme de croix. Des larges rampes donnent accès au hall dans l’entresol. On devine une vague familiarité avec le projet de l’architecte futuriste Guido Fiorini qui, en 1931-1934 va encore plus loin en posant les tours d’habitation de son projet Tensostruttura sur des croisements des autostrada italiennes.

Keating gagne le concours avec les plans réalisés par Roark, mais les clients exigent des modifications importantes ! Keating proteste avec véhémence mais reste impuissant face au promoteur.

L’ensemble est alors décoré avec un attique qui contient des pastiches de colonnes et des corniches historisantes. Les façades entièrement vitrées sont remplacées par des murs avec des fenêtres et l’ajout de balcons. Au lieu de la modénature en béton, seules quelques bandes de peinture tentent de structurer l’ensemble. Des frises sculptées (typiques de l’architecture soviétique des années cinquante) surplombent les entrées afin de rendre le projet plus humain.

Quand Roark découvre son œuvre ainsi défigurée, il voit rouge : avec l’aide de sa maîtresse Dominique, il fait exploser l’ensemble ! Il se livre ensuite à la police pour s’expliquer devant le juge. L’opinion publique se déchaîne une fois de plus contre Roark.

Dans un long plaidoyer flamboyant, Howard Roark clame son droit à la propriété intellectuelle. Il se positionne en véritable créateur qui se doit d’être visionnaire et de poursuivre son chemin. Il doit combattre la médiocrité, même si cela implique de détruire une œuvre mal réalisée. Si le spectateur se laisse, comme les jurés, assez facilement convaincre par le charisme de Gary Cooper et de la mise en scène efficace de King Vidor, cette célébration du surhomme créateur laisse pour le moins perplexe : détruire une centaine de logements pour satisfaire un ego surdimensionné ?

La radicalité de l’approche reste néanmoins jouissive, puisque dans la réalité, l’architecte est souvent impuissant face aux luttes incessantes pour préserver l’intégrité esthétique d’une œuvre (justifiée ou pas).

Contre toute attente, Roark est acquitté et sort vainqueur du tribunal.

Si le film va assez loin dans la caricature, il n’est pas dépourvu de résonances avec la réalité : pour le projet berlinois du musée « Topographie de la terreur », situé sur le site de l’ancien siège de la Gestapo, l’architecte suisse Peter Zumthor gagne le concours en 1993. Les problèmes commencent en 2004, quand le plein chantier s’avère bien plus compliqué et coûteux que prévu. L’architecte a le cran de tenir tête à son commanditaire (la ville de Berlin) pour ne pas abandonner son dessin de façades, jugé trop onéreux. Zumthor est congédié et la partie déjà construite est détruite ! Un autre architecte, plus docile et économe, proposera alors un nouveau projet, assez banal, construit et inauguré en 2010.


La dernière séquence du « Rebelle » montre le vaillant architecte en haut d’un chantier de gratte-ciel. Dominique, enfin libre, prend l’ascenseur pour le rejoindre, les yeux heureux rivés vers son idole. Jamais une tour n’a été utilisée aussi directement et avec autant de frivolité comme symbole phallique. Le regard extatique de Dominique en dit long.

Tout est bien qui finit bien et l’architecture a de belles perspectives avec un homme comme Howard Roark aux commandes !


Postscriptum :

Après avoir terminé « Le Canardeur » (1974) et avant de tourner « Voyage au bout de l’enfer » (1978), le réalisateur Michael Cimino souhaite tourner un remake du « Rebelle ». Cimino, qui a fait des études d’architecture avant de devenir metteur en scène, se montre très intéressé par le sujet, qui, finalement et malheureusement, n’aboutit pas.

Au début des années 2000, d’autres rumeurs annoncent un remake du film par Oliver Stone avec dans le rôle-titre Brad Pitt, lui-même un grand passionné d’architecture, comme atteste son stage prolongé chez Frank Gehry. Mais le projet ne dépasse pas non plus le stade d’esquisse.

En 2016, Zack Snyder, spécialisé dans la fabrication de films poids lourds de super-héros de la franchise DC (« Watchman », « Man of Steel », Superman vs. Batman », « Justice League ») annonce être intéressé de réaliser un remake du « Rebelle ». par la réalisation d’un remake du « Rebelle ». Finalement, il fera un film de zombies et déclare en mars 2021, qu’une nouvelle adaptation du « Fountainhead » n’est pas opportune à cause du climat politique trop divisé des Etats Unis …

THE FOUNTAINHEAD (Le Rebelle) 1949 King Vidor

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