La villa composite de Frank Alexander

A CLOCKWORK ORANGE (Orange mécanique) 1971 Stanley Kubrick

« Orange mécanique » est le film le plus sombre et le plus controversé de Stanley Kubrick. Il décrit avec une certaine complaisance les méfaits du jeune Alexander DeLarge (Malcolm McDowell), un nihiliste violent et amoral. Avec sa bande de droogies, il sème la terreur sur fond de musique de son idole Ludwig van Beethoven, dans une Angleterre à peine futuriste, mais d’autant plus psychédélique et dystopique.

Le film est marqué par l’usage appuyé des décors provocants aux couleurs criardes, comme en témoigne la Korova Milkbar créée par John Barry (le décorateur, pas le compositeur de 007), avec son mobilier composé de sculptures féminines aux poses soumises, inspiré d’Allen Jones.

Lors d’une de leurs virées nocturnes, toujours à la recherche d’ultraviolence, la bande d’Alex s’introduit dans une maison isolée pour tyranniser et violenter les occupants, l’écrivain Frank Alexander et sa femme.

Cette séquence est déjà un moment clé du roman d’Anthony Burgess, publié en 1962. Elle est pour partie autobiographique, puisque l’auteur y évoque le viol de sa femme Lynne par plusieurs déserteurs américains en 1944.

Lors de l’assaut, Alex déclame la chanson « I’m singing in the rain », rendue célèbre par Bing Crosby, ponctuant ses phrases de coups de pied et de bâton. Le contraste voulu et appuyé entre chorégraphie ludique et violence extrême reste un des moments les plus dérangeants du film.


Depuis le tournage de son chef d’œuvre « 2001, l’Odyssée de l’espace », Stanley Kubrick vit à Londres et, par commodité, fait en sorte que les lieux de tournage de ses films se trouvent toujours dans un rayon très restreint autour de sa maison. C’est ce paramètre qui va déterminer le choix des lieux utilisés pour son film provocateur et cynique.

Kubrick « compose » la maison de l’écrivain Frank Alexander en assemblant pas moins de quatre lieux différents, tous situés dans la banlieue Nord de Londres : 1) le panneau home et son chemin se trouvent sur School Lane à Bricket Wood …

2) Les extérieurs de la maison sont filmés autour de la « New House », une villa aux formes expressionnistes en brique, construite pour Milton Grundy par les architectes Stout and Litchfield en 1963-1964 à Ascott Road, Shipton-upon-Wychwood, …

3) Il fait construire le vestibule de la maison dans les usines désaffectées de Borehamwood (près des studios de MGM), transformées pour l’occasion en plateau de tournage où il crée également l’intérieur de la Korova Milkbar

4) Mais la majorité de la séquence est filmée dans les intérieurs de la « Jaffe House », aussi connue sous le nom de « Skybreak House », construite par Team 4* en 1965-1966 à Radlett.

C’est un choix étonnant d’assembler deux villas aux morphologies et à l’organisation spatiale très différentes pour créer la demeure du couple Alexander :

« The New House » (à gauche) est un ensemble de plusieurs cubes irréguliers très expressifs, tandis que la « Skybreak House » (à droite) est un simple rectangle.

« The New House » est située sur un terrain plat avec seulement un rez-de-chaussée, or la « Skybreak House » suit la topographie accidentée de son terrain et se divise en trois demi-niveaux ouverts reliés par plusieurs emmarchements.

Chaque cube du « New House » comporte une utilisation distincte (chambre, séjour, cuisine, etc.), tandis que la « Skybreak House » est découpée dans sa largeur en trois strates ouvertes, allant du public à l’intime et qui peuvent être modulés par des larges portes coulissantes.

Malgré les demi-niveaux, la maison de Team 4 conserve une grande fluidité des espaces, ce qui intéresse Kubrick et qu’il exploite dès la première vue avec un travelling latéral montrant d’abord le bureau de l’écrivain Frank Alexander (l’expressif Patrick Magee – à ne pas confondre avec Patrick Macnee – le John Steed de « Chapeau, melon et botte de cuir »). La caméra passe ensuite devant le couloir central et s’arrête face au fauteuil futuriste de la femme de l’écrivain (Adrienne Corri).


Le film est scindé en trois parties avec un début et une fin symétrique qui se font face : Kubrick montre d’abord les méfaits d’Alex puis la confrontation avec ses victimes qui se vengent des brutalités qu’il leur a infligées.

Entre ces deux parties, Alex est emprisonné et on lui administre la méthode « Ludovici », pour éradiquer une fois pour toute sa méchanceté. En même temps il est désormais privé de son libre arbitre, puisque chaque pensée violente provoque en lui des douleurs insoutenables. C’est cet aspect de l’histoire qui intéresse particulièrement Kubrick.

L’effet « miroir » ne se trouve pas seulement dans le début et la fin du film, mais aussi dans la relation entre l’écrivain Alexander et son agresseur Alex : leur duplicité n’est pas seulement dans leurs prénoms semblables, ni dans leur amour commun pour la musique de Beethoven (la sonnerie chez les Alexander évoque la cinquième symphonie de Beethoven, qui est aussi le compositeur fétiche d’Alex), puisque leurs rôles s’inversent au cours du film : celui qui est d’abord la victime devient le bourreau et vice-versa.

Il fait à nouveau nuit quand Alex arrive pour la deuxième fois dans la villa, sous une pluie battante et après avoir été violemment tabassé par les anciens membres de sa bande, devenus policiers. Kubrick crée pendant quelques secondes l’ambiance ultra-codifiée de la demeure hantée aux formes gothiques pendant une nuit de tempête – un cliché vu et revu dans d’ innombrables films d’horreur.

A bout de force, Alex passe sur le petit pont qui enjambe un bassin d’eau devant de grandes baies vitrées éclairées. A nouveau, Kubrick ne s’attarde pas sur les extérieurs, sans doute pour ne pas rendre trop évident le décalage avec l’intérieur.

Le vestibule est une invention du réalisateur, construit uniquement pour permettre la transition entre les deux lieux de tournage : les larges miroirs qui couvrent les deux côtés du couloir rappellent les grandes baies vitrées de la « New house » ; le plafond et les portes en bois sont raccord avec le sol de la « Skybreak house ».

Suite à l’assaut qui a provoqué le décès de sa femme, Frank Alexander, désormais cloué dans un fauteuil roulant, est devenu amer et méfiant. Julien, son nouveau garde de corps, le protège et l’aide pour ses déplacements, devenus impossibles dans cette maison organisée en plateaux.

Ce jeune culturiste est interprété par l’imposant David Prowse, mondialement connu pour avoir incarné dans les années 70, le monstre de Frankenstein (« Frankenstein et le Monstre de l’enfer » de Terence Fisher, 1974) et dans les années 80, Darth Vador (« La Guerre des étoiles » et ses suites de George Lucas, 1978-1983).

En dehors de quelques meubles, l’intérieur n’a pas changé depuis la première visite d’Alex. Le grand tableau à droite a été peint par Christiane Kubrick, la femme du cinéaste.

Après avoir semé la terreur dans cette maison, Alex est  désormais devenu une victime, avec un pressentiment négatif de ce qui va lui arriver …

Si la magie du cinéma opère ici à merveille (puisque personne ne s’interroge sur la cohérence des espaces filmés), c’est en partie parce que nous sommes captivés par l’action. Mais aussi par le génie de Kubrick, qui arrive à faire coïncider à travers ses choix de cadrages, des espaces disparates en un ensemble cohérent.

*Team 4 (1963 à 1967) est une agence d’architecture britannique, composée de deux couples d’architectes : Norman Foster et Wendy Cheesman ainsi que Richard Rogers et Su Brumwell. Foster et Rogers deviendront par la suite les rois du « High Tech » anglais. Parmi leurs nombreuses réalisations on peut citer « le cornichon » à Londres (Foster) et le Centre Pompidou (Rogers avec Renzo Piano) à Paris.

A CLOCKWORK ORANGE (Orange mécanique) 1971 Stanley Kubrick

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