Howard Roark, architecte rebelle (4)

THE FOUNTAINHEAD (Le Rebelle) 1949 King Vidor

Chapitre 4 : « Dans le style de Frank Lloyd Wright »

« Le Rebelle » est un des rares films qui montre un architecte précurseur en train de concevoir un ensemble d’œuvres étonnantes. Ce que beaucoup d’architectes ont utilisé comme argument pour critiquer le film, au lieu d’apprécier cette vision.1

Notamment, un des projets architecturaux montré dans le film est devenu la cible de ses détracteurs : le pastiche d’une villa à la Frank Lloyd Wright, avec un imposant porte-à-faux, impossible à réaliser dans la vraie vie.

Le bâtiment s’inspire, en effet, un peu maladroitement, de Falling Water (1935-39 – ci-dessus), la maison la plus connue de F. L. Wright, qui superpose des volumes massifs et lisses, semblant flotter au-dessus d’une cascade.

Le projet du film conserve les trois éléments majeurs qui composent celui de Wright : 1) la proximité de l’eau, surplombée par une partie du bâtiment, ainsi que, 2) un grand élément vertical en pierres apparentes qui fonctionne comme contrepoids pour 3) les masses lisses en porte-à-faux.

Ayn Rand a été formelle dans son scénario : « L’architecture est dans le style de Frank Lloyd Wright, et seulement Frank Lloyd Wright ! C’est un point très important pour nous, puisque le public doit admirer les bâtiments de Roark. »2

La production approche alors le maître lui-même pour l’engager comme directeur artistique. Mais sa demande d’honoraires s’avère beaucoup trop élevée (certaines sources parlent de 250 000 dollars !). La Warner Bros confie la lourde tâche de concevoir l’architecture avant-gardiste de Howard Roark au jeune et peu expérimenté décorateur Edward Carrere, qui avait préalablement créé les décors du film à costumes « Les aventures de Don Juan ».

Passant outre les directives d’Ayn Rand, les projets de Roark doivent autant à Wright, qu’au style international, plus épuré (dont les architectes les plus célèbres sont Ludwig Mies van der Rohe, Walter Gropius, J. J. P. Oud, Le Corbusier et Richard Neutra).

Les projets organiques du suédois d’Alva Alto sont une autre source d’inspiration, qui reste assez proche du style de Wright dans l’utilisation des matériaux locaux et des formes plus libres. Ceci se voit notamment dans un projet de station-service, conçu par Roark à ses débuts.

Ainsi, le premier grand projet que Roak réussit finalement à construire, l’ « Enright House », est une tour de logements complètement vitrée, qui reflète le style international dans son expression la plus épurée.

S’inspirant de l’esquisse du gratte-ciel de verre prévu pour la Friedrichstrasse à Berlin (1921-22) de Ludwig Mies van der Rohe (ci-dessus à droite), Edward Carrere dessine un bâtiment complètement transparent qui défie la pesanteur et qui est effectivement impossible à construire de cette façon, encore en 1949. Le résultat est aussi simple qu’éblouissant.

Mieux encore, il poursuit le concept à l’intérieur avec un escalier suspendu évoquant les grands escaliers monumentaux représentatifs des Broadway Shows, mais délesté de toute massivité. Sa légèreté rappelle la suspension des dalles extérieures et se reflète également dans le design élégant des tables transparentes.

La seule incohérence est le plafond rampant incongru, qu’on aperçoit au fond de la coursive et qui n’a pas sa place dans cette orthogonalité appuyée.

Si l’influence de Wright est palpable dans plusieurs autres projets (une usine, une ferme – voir aussi Howard Roark, chapitre 1), Edward Carrere imagine d’autres projets audacieux, qui annoncent la dynamique des années 50/60, le fameux style atome à venir (allusion aux bâtiments de l’exposition universelle de Bruxelles en 1958) : un magasin …

… et un petit immeuble de bureaux sont ainsi dominés par des voiles de béton suspendues très graphiques, qui alternent avec des parties largement transparentes.

La villa pour le riche magnat Wynant, projet important et fort symbolique dans le film, reprend les lignes horizontales des fameuses prairie houses de Wright, …

… dont la plus célèbre reste le Robie House de 1909 (ci-dessus à droite), que Carrere combine avec les volumes massifs de la monolithique Pauson House de 1940 (ci-dessus à gauche). Le projet exprime sa force grâce à des larges bandes opaques, qui semblent flotter en apesanteur.

King Vidor ne montre que très peu la villa réalisée. Elle apparaît en arrière-plan, dans le parc de la villa situé au bord d’une rivière, lors d’un pique-nique qui réunit Dominique son mari Gail, et son architecte Howard.

Une vue nocturne avec le lac au premier plan souligne l’allégorie au bateau de croisière – une référence phare des architectes modernes.

Les intérieurs sont seulement suggérés, mettant l’accent plutôt sur l’aquarium aux poissons rouges, surmonté d’un abat-jour étonnant, au lieu de montrer les espaces. Pourtant, les photos de plateau de tournage montrent que Carrere avait imaginé un espace assez complexe mariant faux plafonds de film de science-fiction et sobriété du style Bauhaus.

Deux projets qui ornent le bureau de Roark reprennent le principe des volumes massifs et superposés, nombreux dans l’œuvre de F. L. Wright, dans des paysages exceptionnels.

D’autres esquisses ont une lointaine parenté avec les Case Study Houses, initiées par John Entenza en Californie entre 1945 et 1966.

Tandis que le projet pour un quartier de logements à vocation sociale s’inspire, de manière simplifiée, du plan Voisin (1922) de Le Corbusier, …

… qui dispose en damier des bâtiments identiques en forme de croix. L’approche de Roark est moins radicale et démagogique, mais garde le même principe d’immeubles identiques disposés dans un parc. C’est ce projet qui va conduire Roark devant les tribunaux.


« Le Rebelle » développe ainsi non pas l’œuvre cohérente d’un architecte singulier, mais s’inspire par l’entremise de son décorateur Edward Carrere, de tous les courants en vogue dans le débat architectural de son époque. Le film traduit ainsi parfaitement, sans le vouloir, une réalité du métier : très peu de génies authentiques (comme Frank Lloyd Wright, Antonio Gaudi, Ludwig Mies van der Rohe, OMA/Rem Koolhaas), mais beaucoup de copieurs qui offrent tout un choix de « styles », de « manières » et « d’esprits ». C’est ce qu’on appelait le « caractère » et la « convenance » au XVIIIe siècle, quand l’architecture commençait à devenir un art de l’éclectisme pour le plaisir des commanditaires (le plus souvent des « riches », pouvant se payer les services d’un architecte).

(à conclure)

1 voir les articles « The Fountainhead » dans « Journal of the Americain Institut of architectes », Juillet 1949 page 27 et George Nelson, « M. Roark goes to Hollywood » dans « Interiors » Avril 1949

2 Johnson, Donald Leslie (2005). « The Fountainhead’s Visual Images ». The fountainheads: Wright, Rand, the FBI and Hollywood. McFarland. p. 132)

THE FOUNTAINHEAD (Le Rebelle) 1949 King Vidor

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