L. A. – belle de loin

Le choix de tourner un film dans une grande métropole est souvent motivé par l’attrait de ses monuments célèbres : à Paris, on flâne autour de la tour Eiffel, de la cathédrale Notre-Dame ou de la basilique du Sacré-Cœur ; à Venise, on traverse le pont Rialto et on s’embrasse sur la place Saint-Marc.

Cette maxime s’applique aussi bien aux villes d’Europe qu’à celles des Etats-Unis : New York, Chicago, San Francisco ou encore Las Vegas sont souvent mises en avant pour ancrer l’action dans un endroit précis et facilement reconnaissable. Ainsi, la ville est souvent liée, d’une manière ou d’une autre, à l’histoire qui s’y déroule.

HICKEY & BOGGS (Requiem pour des Gangsters) 1972 Robert Culp

Pourtant, la ville la plus filmée des Etats-Unis ne possède ni monuments célèbres, ni bâtiments emblématiques. Cette ville sans signe particulier porte un nom : Los Angeles, la cité des anges.

Sa récurrence exceptionnelle comme décor de film tient dans le simple fait qu’Hollywood, centre historique et névralgique des studios de cinéma américains, se trouve au nord-ouest de la ville. Si Los Angeles revient souvent, c’est donc plutôt par choix économique et par facilité, que par choix artistique.

INDEPENDENCE DAY 1996 Roland Emmerich

Et c’est là toute l’ironie de l’histoire : le seul monument facilement identifiable est un panneau publicitaire, installé en 1923 sur le mont Lee, pour promouvoir une opération immobilière ! Les terrains concernés ont ensuite été achetés par des studios de production de films émergents. Le panneau est resté.

ED WOOD 1994 Tim Burton (tournage de « Plan 9 from outer space »)

Marc Sennett, fondateur des studios Keystone, devient propriétaire de la colline où sont installées les fameuses lettres « Hollywood » de 14 mètres de hauteur… Avant qu’elles ne s’installent dans le paysage cinématographique, en arrière-plan populaire, …

ESCAPE FROM L. A. (Los Angeles 2013) 1996 John Carpenter

… notamment dans des films de catastrophes et de science-fiction, comme « Earthquake », « Superman », « Demolition Man », « Independence Day », « Los Angeles 2013 » ou encore « Plan 9 from outer space » – qui détruisent systématiquement le symbole de la fabrique des rêves.


PUSHOVER (Du plomb pour l’inspecteur) 1954 Richard Quine

Même pour une ville américaine, la structure urbaine de Los Angeles est très éclatée et horizontale, à l’exception du centre : downtown L. A. – dominé, dans les années trente à soixante, par l’hôtel de ville : une tour haute de 138 mètres, désormais dépassée et entourée de gratte-ciel anonymes sans particularités.

THE OUTSIDE MAN (Un homme est mort) 1972 Jacques Deray

Les quartiers assez éloignés les uns des autres sont quadrillés par un important réseau d’autoroutes (les fameux freeways) – d’où la nécessité absolue pour le visiteur d’être motorisé pour se déplacer. Cette contrainte est mise en valeur dans « Un homme est mort », unique excursion aux Etats-Unis du réalisateur Jacques Deray, qui suit les péripéties d’un tueur à gages français (Jean-Louis Trintignant) découvrant une ville très différente des villes européennes.

ZABRISKIE POINT 1970 Michelangelo Antonioni

On retrouve les mêmes images chez Michelangelo Antonioni, …

ZABRISKIE POINT 1970 Michelangelo Antonioni

… soulignant également la prédominance de la signalétique et une certaine abstraction de la ville. Une caractéristique de Los Angeles, déjà constatée dans le film d’action « Truck Turner ».

PUBLIC ENEMY (L’ennemi public) 1931 William Wellman

Cette apparence quelconque permet ainsi de « déguiser » facilement la ville en n’importe quelle autre ville américaine. Ainsi, le classique du film de gangster « L’ennemi public » transforme le centre de L. A. en downtown Chicago, pour ne citer qu’un exemple parmi des milliers.


THE CRIMSON KIMONO 1959 Sam Fuller

Mais cette universalité pose aussi quelques problèmes quand un cinéaste veut bel et bien montrer Los Angeles et que la ville n’est pas seulement un simple arrière-plan. Le polar de Sam Fuller « Crimson Kimono » est un exemple rare des années cinquante, où la cité des anges devient un personnage à part entière, spécialement le quartier japonais « Little Tokyo ».

THE CRIMSON KIMONO 1959 Sam Fuller

Deux inspecteurs de police, l’un américain, l’autre japonais, cherchent un meurtrier dans ce quartier situé à proximité du centre, ce qui donne l’occasion au réalisateur de filmer à plusieurs reprises la tour de l’hôtel de ville et son architecture art déco, construite en 1928 par Parkinson, Austin & Martin.

WAR OF THE WORLDS (La guerre des mondes) 1953 Byron Haskin

C’est ce même bâtiment que les envahisseurs de l’espace détruisent pour démontrer leur force dans la première adaptation cinématographique du classique de H. G. Wells. (Tandis que la version de 2005, avec Tom Cruise, déplace l’intrigue à New York et Boston.)

THE CRIMSON KIMONO 1959 Sam Fuller

Fuller introduit « The Crimson Kimono » avec des vues nocturnes filmées depuis un hélicoptère. Les lumières qui suivent le tracé des routes structurent l’image et semblent se prolonger à l’infini.

MULHOLLAND DRIVE 2001 David Lynch

David Lynch présente Los Angeles d’une manière semblable : une masse sombre ponctuée de milliers d’étoiles colorées, qui donnent à la ville une allure futuriste et étrange.

BLADE RUNNER 1984 Ridley Scott

Image qui n’est pas sans rappeler la vision du Los Angeles de science-fiction de Ridley Scott. C’est finalement cette abstraction qui permet d’identifier la cité des anges : dans la toile noire de la nuit, une trouée d’innombrables lumières à une certaine distance. La ville devient énigmatique et belle.

FLAREUP (Tueur de filles) 1969 James Neilson

C’est en tout cas la description qu’en fait la danseuse go-go Michele (Raquel Welsh), poursuivie par un maniaque, dans le très médiocre « Tueur de filles » de 1969 :

« It’s better from up here than down close. »« D’ici, la ville est bien plus jolie que de l’intérieur. »

CHINATOWN 1974 Roman Polanski

Roman Polanski s’est sans doute inspiré de cette scène, quand il déclare pendant le tournage de « Chinatown » en 1974, toujours à propos de Los Angeles : « There is no more beautiful city in the world – but only by night and from a distance. » – « C’est sans doute la ville la plus belle au monde, mais seulement la nuit, et vue de loin. »

Avec cette ville « belle de loin », devenue un champ de lumière, les cinéastes rendent sans doute le plus bel hommage qu’ils puissent faire à une métropole qui porte le nom de… cité des anges. 

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