Nathalie Baye à Lyon

UNE SEMAINE DE VACANCES (1980) de Bertrand Tavernier

Bertrand Tavernier a tourné deux films qui se déroulent entièrement à Lyon, sa ville natale. Le très connu « L’Horloger de Saint-Paul », avec Philippe Noiret (1974), et le méconnu « Une semaine de vacances », avec Natalie Baye (1980).

Tavernier a été l’initiateur et le président de l’Institut Lumière et il est également à l’origine du Festival Lumière de Lyon, qui célèbre le cinéma classique depuis 2009.

Son sixième film, « Une semaine de vacances », s’inspire du livre « Je suis comme une truie qui doute » de Claude Duneton, une réflexion désenchantée de l’auteur sur sa condition d’enseignant et sur l’école où, selon lui, « les enfants devraient être autre chose que du bétail à apprendre ».

Avec la collaboration de l’enseignante Marie-Françoise Hans et de la scénariste Colo Tavernier-O’Hagan, il raconte une histoire vécue par de nombreux professeurs en exercice : Laurence (Natalie Baye), fatiguée de son métier d’enseignante, se fait prescrire une semaine de vacances par son médecin pour traiter son spleen (aujourd’hui on dirait « burn-out »), afin de remettre ses idées en place. Elle qui adore son boulot, est exaspérée par la façon dont elle doit l’exercer.

L’errance mentale de Laurence se double d’une errance géographique dans un Lyon hivernal, à la fois sombre et lumineux, beau et brumeux, magnifié par le regard amoureux que porte Tavernier sur sa ville, et aidé par l’œil aiguisé de son chef opérateur Pierre-William Glenn.

A la manière d’un documentariste, Tavernier fixe un état des lieux précis de l’année 1980, immortalisant sur la pellicule l’élégant pont métallique Winston-Churchill, qui relie le quartier de Caluire-et-Cuire avec le parc de la tête d’Or, bientôt destiné à la destruction et remplacé par un pont ordinaire en béton armé.

Il cadre encore le pont en arrière-plan dans la première séquence entre Laurence et son amoureux Pierre (Gérard Lanvin), un petit promoteur immobilier plein de certitudes, qui a du mal à comprendre les tourments de son amie.

Laurence passe la semaine à se promener dans Lyon, au hasard des rues et des rencontres. Naturellement, elle traverse aussi la Cour des Voraces, traboule la plus impressionnante des pentes de la Croix-Rousse, qui permet de se rendre directement du 9 de la place Colbert, au 14 de la montée de Saint-Sébastien.

Construit vers 1840, le bâtiment affiche encore ses couches de saleté et de pollution accumulées au fil des siècles, avant sa rénovation en 1995.

Au début des années quatre-vingt, Lyon n’est pas encore devenue une destination touristique, favorisée par l’embellissement de la presqu’île sous le règne de Michel Noir et par l’exploitation commerciale d’événements comme la Fête des Lumières ou le festival de cinéma Lumière. La ville est grise et délabrée, comme en témoigne cette vue de l’église Saint-Georges depuis la rue Sala et avant le nettoyage de ses façades. On l’aperçoit au bout de la passerelle qui enjambe la Saône, dont les piliers métalliques ont été depuis repeints en rouge.

Dans une série de séquences touchantes, Laurence observe la vieille voisine d’en face, qu’elle ne connaît pas et qui semble passer ses journées à lire à la fenêtre … jusqu’au moment où les volets restent définitivement fermés.

« Les réalisateurs doivent éviter des sujets journalistiques, mais parler de la réalité », affirme Tavernier*. C’est la magie de la touche Tavernier, qui privilégie des beaux moments de rien de tout, et qui fait que ce film, malgré sa thématique grave, n’est jamais plombant ou déprimant.

Laurence, qui a perdu confiance dans sa profession, donne du courage à une élève croisée par hasard devant les colonnes du palais de Justice, et qui doute également de l’avenir.

Dans le quartier d’Ainay, elle mange régulièrement dans le bouchon « Abel » (une institution lyonnaise) et se lie d’amitié avec le patron Lucien (interprété par le magnifique Michel Galabru, loin de ses cabotinages habituels).

Lors d’un repas chez Lucien, elle rencontre aussi Michel Descombes (Philippe Noiret), l’horloger de Saint-Paul lui-même, accablé par la perte de son fils emprisonné pour meurtre. Sentant la détresse de la jeune femme, il tente de lui remonter le moral en lui racontant des histoires drôles de son enfance partagées avec Lucien.

Tavernier entremêle ainsi deux histoires très différentes (« L’Horloger de Saint-Paul » et « Une semaine de vacances »), et montre d’un clin d’œil la richesse des destins qui se croisent dans une seule et même ville : les personnages principaux d’un film, deviennent secondaires dans l’autre.

On mange beaucoup dans les films de Tavernier et, naturellement, encore plus dans les films de Tavernier qui se déroulent à Lyon !

Et on va aussi au cinéma ! Ici pour voir « Remorques », un drame intense et émouvant de Jean Gremillon. Laurence s’y rend avec sa copine Flore, ancienne enseignante qui a abandonné son métier, et qui déclare : « Brusquement, je n’ai plus supporté les classes surchargées, les changements de programme aberrants, les réformes continuelles qui transforment les profs en expérimentateurs, les élèves en cobayes. »

Et Laurence, qui continue à arpenter la ville en long et en large, essayant de se débarrasser de son mal-être …

La réussite de Tavernier est d’avoir réuni dans ce long métrage, un regard critique sur la société, le portrait intimiste d’une femme qui doute, et la fresque d’une ville qui cache sa beauté dans le brouillard. C’est ce qui rend ce film, trop peu connu, si attachant.

* entretien avec Michel Coulombe dans « Ciné-bulles », vol. 13 n° 4, automne 1994

UNE SEMAINE DE VACANCES 1980 Bertrand Tavernier

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