Howard Roark, architecte rebelle (1)

Apologie de l’individualisme créateur en cinq chapitres

Aucun film n’a célébré avec autant de véhémence, le mythe de l’architecte visionnaire déterminé et idéaliste, que le bien nommé « Le Rebelle » de King Vidor. Dans cette « apologie de l’individualisme créateur »*, l’architecte Howard Roark incarne le rêve américain, sous les traits d’un Gary Cooper confiant et imperturbable.

Tiré du roman à succès « La Source vive » d’Ayn Rand, le film est très critiqué par le monde de l’architecture à sa sortie. On lui reproche en effet son approche caricaturale de la profession, avec d’un côté l’individualisme du génie Howard Roark (qui n’accepte aucun compromis) et de l’autre, l’arrivisme de son confrère Peter Keating, joué par Kent Smith (qui fait tout pour décrocher une commande, sans aucune conviction ni talent).

Si, dans la vraie vie, on rencontre des architectes comme Peter Keating, il est beaucoup plus rare de tomber sur un Howard Roark, capable de dynamiter ses propres bâtiments quand ils ne répondent pas à ses exigences !

Un autre aspect excessif de l’intrigue est l’histoire d’amour/haine mélodramatique et sacrificielle, entre Dominique Francon (Patricia Neal) et Howard Roark, qui ramène le film au niveau d’un roman de gare.

Plus problématique encore est l’idéologie véhiculée par Ayn Rand – l’auteure du livre original dont est tiré le scénario. Fervente anticommuniste, elle prône la suprématie de l’individualisme sous forme d’« égoïsme rationnel ». Dans « Le Rebelle », l’architecte précurseur à l’ego surdimensionné, lutte contre un collectif rétrograde et aveugle, qui refuse les nouveautés et se contente de la banalité. La démocratie et la participation sont considérées comme un frein au progrès et doivent être abolies afin de faire avancer l’humanité !

Le héros Howard Roark ne s’imagine pas seulement en surhomme au sens nietzschéen, il le devient en se situant au-dessus de la loi, dans la dernière partie du film. Il faut dire que le titre du roman « The Fountainhead » (« La Source vive ») fait référence à une déclaration de l’auteure Ayn Rand : « L’ego de l’Homme est la source vive du progrès humain ».

King Vidor, le réalisateur du film, se retrouve dans ce portrait, quand il déclare dans un entretien : « Seule la puissance de l’expression individuelle peut continuer à justifier le cinéma ». Il dresse ainsi un parallèle avec ses luttes permanentes avec ses producteurs pour préserver l’intégrité artistique de ses films. Bataille perdue notamment pour « Une romance américaine » de 1944, amputé de trente minutes sans préavis, par le producteur M. G. M., afin de multiplier le nombre de séances dans les salles.

« Le Rebelle » est surtout la cible des architectes, qui jugent les projets présentés fantaisistes et risibles. Un reproche assez cavalier au vu du nombre et de la qualité des plans, maquettes et réalisations produits, sensés illustrer une architecture visionnaire et en avance sur son temps.

Malgré ces réserves, ce film reste unique dans son genre, montrant le travail de l’architecte au quotidien (certes idéalisé), et surtout la lutte permanente (et bien réelle) pour défendre ses idées face aux commanditaires, critiques et face à l’opinion publique.

Dans le livre « La Source vive », publié en 1943, la ville de New York est décrite comme un bastion rétrograde, où le pseudo-classicisme prime et l’architecture moderne suscite méfiance et mépris. Ce point de vue, qui paraît anachronique et caricatural de nos jours, reflète pourtant bien l’ambiance des années trente et quarante aux Etats-Unis, où les précurseurs de l’architecture moderne ne sont pas les bienvenus.

Perçu comme une uniformisation et un appauvrissement de l’architecture, ce nouveau mouvement venu d’Europe est d’abord très critiqué, avant de devenir la nouvelle tendance à suivre, sous le nom de « style international », à partir de la fin des années cinquante.

Faut-il préciser que l’auteure Ayn Rand travaille dans les années trente en tant que secrétaire, chez Ely Jacques Kahn, un architecte New Yorkais, dont l’œuvre se situe entre école des beaux-arts et modernisme modéré ? C’est là qu’elle rencontre le célèbre architecte Frank Lloyd Wright, qu’elle admire et qui lui inspire son héros.

Le film s’ouvre sur les difficultés du jeune Howard Roark à trouver du travail dans une des agences d’architecture de New York. Ses esquisses sont jugées trop avant-gardistes et son approche trop impertinente pour la production courante. Seul Henry Cameron (Henry Hull), architecte intègre et exigeant, accepte de lui donner sa chance et devient son mentor, lui permettant des premières réalisations modestes.

Mais Cameron s’épuise à lutter contre ses commanditaires pour défendre l’architecture de son poulain et sombre dans l’alcoolisme. Amer et désillusionné, il conseille à Roark d’abandonner ses idéaux. Cette déchéance est dramatisée par le travail d’éclairage minutieux de Robert Burks, proche des ambiances du film noir, avec des clairs-obscurs et des jeux d’ombres appuyés. Burks deviendra par la suite, le chef opérateur attitré d’Alfred Hitchcock.

La relation entre Roark et Cameron s’inspire de celle de Frank Lloyd Wright avec son mentor Louis Sullivan, abandonné par ses clients et par la presse à la fin de sa carrière et qui sombra dans l’alcoolisme…

Terrassé par une attaque cardiaque, Cameron est amené en ambulance à l’hôpital, accompagné de Roark. Son maître lui résume les valeurs de son architecture. Un moment très cinégénique et touchant, puisque Cameron voit défiler par la fenêtre les gratte-ciels de New York, …

… qu’il juge tous plus ou moins médiocres. Puis, la voiture passe devant une de ses propres réalisations.**

Roark accomplit le dernier vœu de Cameron : il brûle l’ensemble des dessins et archives de son mentor – pour la plupart des projets jamais réalisés. Parmi lesquels, un projet de gratte-ciel qui s’inspire de manière simplifiée du projet – qui n’a jamais vu le jour – de Walter Gropius pour la Chicago Tribune Tower, en 1922 (à droite).

La destruction des archives de son ami conforte Roark dans sa volonté de persévérer et de continuer son chemin…

(à suivre)

*selon Bertrand Tavernier, dans son livre « 30 ans de cinéma américain »

**On retrouve cette transmission des valeurs de la création architecturale au seuil de la mort, dans un tout autre film : « Entre deux rives » / « The lake house » : L’architecte Simon Wyler, cloué dans un lit d’hôpital, explique l’essence de son expérience professionnelle à son fils (Keanu Reeves), également architecte.

THE FOUNTAINHEAD (Le Rebelle) 1949 King Vidor

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