Betty Amann à Berlin

Le mélodrame « Asphalte », tourné par Joe May en 1929, est un film dramatique allemand qui mérite d’être redécouvert, malgré son argument assez mince : un jeune policier vertueux tombe amoureux de la voleuse qu’il doit arrêter.

La voleuse Else Kramer est incarnée par la jeune actrice germano-américaine Betty Amann, dont c’est le premier grand rôle au cinéma. Son look et surtout sa coupe, le fameux « Bubikopf » (littéralement « tête de garçonnet »), fait immédiatement penser à Louise Brooks, qui, la même année, joue une femme fatale aux allures faussement innocentes dans « Loulou », chef d’œuvre de Georg Wilhelm Pabst. Les deux films sortent pratiquement en même temps sur les écrans allemands (« Loulou » en janvier, « Asphalte » en mars) et dans les deux films le personnage centrale est une jeune fille irrésistible qui s’avère désastreuse pour les hommes qui l’entourent. Comme dans « L’Ange bleu », qui sort à peine un an après, en avril 1930, où les Allemands découvrent Marlène Dietrich, autre type de femme fatale, qui provoque la chute et la déchéance d’un professeur, amoureux d’elle.

C’est visiblement un thème qui obsède les Allemands.

Mais le destin des protagonistes , d’ « Asphalte » prend une tournure inattendue (ou du moins différente) par rapport au deux autres films.

Le sujet du titre est mis en avant dès la première scène, qui montre des rangées de travailleurs tassant l’asphalte chaud pour construire une nouvelle route – symbole de la ville qui avance et engloutit tout sur son chemin.

« Asphalte » fait partie du courant des « Strassenfilme » – « film de rue » – terme inventé par Siegfried Krakauer dans son ouvrage « De Caligari à Hitler » et dont le plus connu est « La Rue sans joie » de Pabst (1925). Visuellement assimilable au cinéma expressionniste allemand, la rue est source de tentation et de danger, et ces films affichent clairement un lien entre la ville et le mal-être de ses habitants.

Berlin est d’abord montré comme une ville dynamique, voire angoissante avec des voitures qui foncent à toute allure et dans tous les sens à travers la capitale. Le trafic est dense, encadré par des immeubles imposants et les gens sont en mouvement permanent.

La superposition des images renforce l’impression de vitesse et de chaos. May s’inspire de « Berlin – Symphonie d’une grande ville » de Walter Ruttmann (1927), qui influence à son tour « L’Homme à la caméra » de Dziga Vertov (1929) – deux films entre documentaire et fiction, extrêmement importants et influents dans le développement des nouvelles techniques de prise de vue. May utilise ces procédés avant-gardistes pour les intégrer dans son mélodrame intimiste à portée sociale.

Le découpage rapide et les cadrages « débullés » (plans, où la caméra est inclinée pour donner une image déstabilisante) renforcent l’impression d’une Mégapolis inhumaine.

Cette cacophonie d’images s’arrête soudain avec le passage à l’intérieur du foyer paisible et calme de la famille Holk, où un jeune agent de la circulation vit avec ses parents.

Holk, (Gustav Fröhlich, connu pour avoir tenu le rôle principale de Freder dans « Metropolis » de Fritz Lang) s’apprête à attaquer sa nouvelle journée.

Il règle le trafic d’une artère dense et très fréquentée, ce qui n’est pas une mince affaire. Si les premières vues de Berlin ont été tournées sur le vif dans la ville, Joe May fait construire toute une avenue dans les studios de Babelsberg (à Potsdam, près de Berlin), où se déroule l’intrigue.

May, qui a déjà produit et tourné des superproductions à succès comme « Herrin der Welt » (Maîtresse du monde), « Tragödie der Liebe » (Tragédie d’amour) et « Das indische Grabmal » (la première version du fameux « Tombeau hindou », écrit par Fritz Lang) dispose d’assez grands moyens, même pour ce film qui ne se veut pas « monumental ».

En face du jeune agent de la circulation, la boutique Bemberg, spécialisée dans les bas, attire le chaland avec une vendeuse qui expose ses jolies jambes, ce qui est occasion pour une bande de pickpockets d’alléger de leurs bourses quelques badauds – petit rappel au spectateur que la rue est dangereuse.

Son service terminé, Holk est confronté à une foule d’hommes qui entourent une jeune et jolie fille, qui a volé un diamant chez un bijoutier. Il arrête un taxi pour l’amener au poste, mais la belle inconnue se jette dans ses bras et le supplie de la laisser rentrer chez elle pour chercher ses papiers.

C’est là que le jeune policier perd complètement le contrôle de la situation … et se retrouve dans le lit d’Else.

Si la voleuse séduit d’abord le jeune policier pour éviter la prison, elle se rend vite compte qu’elle est vraiment amoureuse et n’arrive plus à l’oublier. Holk, de son côté, est dévasté d’avoir cédé à une trainée et de l’avoir laissée libre, mais n’arrive pas non plus à l’oublier.

La situation empire quand le souteneur d’Else (Hans Adalbert Schlettow), revient à Berlin en avion, …

… occasion de montrer quelques jolies vues aériennes de la capitale, après avoir effectué un hold-up à Paris.

L’affrontement entre l’ancien et le nouvel amant d’Else est inévitable … !

Betty Amann, qui jouera en 1931 une princesse dans « A l’est de Shanghaï  » d’Alfred Hitchcock, illumine le film par sa beauté et sa capacité à exprimer beaucoup d’émotion avec un simple regard ou un geste précis.

Betty Amann (de son vrai nom Philippine Amann) et Joe May (né Julius Otto Mandl), tous deux d’origine juive, ont été obligés de quitter l’Allemagne suite à la montée du nazisme. Leurs tentatives de reprendre leurs carrières à Hollywood se sont soldées par des échecs.

ASPHALT (Asphalte) 1929 Joe May

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