Le bon, la brute et le duce

Confrontation à la villa Mussolini

Benito Mussolini (1883-1945), se proclame dictateur de l’Italie en 1922, suite à sa « marche sur Rome ». Son alliance avec Adolf Hitler entraînera l’Italie dans le chaos et la défaite au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Le Duce possédait de nombreuses propriétés, et l’une d’elles, liée à sa passion de parader à cheval, est devenue un décor essentiel dans de nombreux westerns spaghetti des années 60.

Connue sous le nom de « villa Mussolini », cette ferme équestre aux allures d’hacienda andalouse est organisée autour d’une vaste place circulaire, avec cinq grands bâtiments (la villa, les étables et des dépendances). Elle est située à l’est de Rome, entre la via Ardito Desio et la via Giacomo Peroni. Elle existe toujours, mais il est difficile de savoir quand et par qui elle a été construite.

Si la majorité des westerns italiens ont été co-produits avec l’Espagne et tournés pour les extérieurs autour d’Almeria en Andalousie, cette propriété a été souvent utilisée comme demeure de salauds dans les westerns italiens.

Le succès inattendu de « Pour une poignée de dollars » (Sergio Leone, 1964) et de « Django » (Sergio Corbucci, 1966) est à l’origine d’une avalanche d’avatars plus ou moins inspirés. « Django », le vengeur sombre et tourmenté, se baladant avec un cercueil et une mitrailleuse, fait instantanément de Franco Nero une icône en Europe.

Le jeune italien Nero (23 ans) devient ensuite la vedette du film « Le Temps du massacre » (Lucio Fulci, 1966), également distribué sous le nom de « La ville sans shérif » et exploité en Allemagne comme une suite de Django sous le titre « Django – Sein Gesangbuch war der Colt ». Des centaines de films ont été affublés du mot « Django » dans le titre pour être plus bankable : 56 en Allemagne pour être précis, 27 pour le marché anglais et seulement une poignée en français, selon l’indispensable Spaghetti Western Database (SWDB).

La villa Mussolini apparaît au début du film, quand Franco Nero revient sur son lieu de naissance et réalise que la somptueuse hacienda de ses parents est tombée en ruines. Toute la ville est sous l’emprise de Scott, un homme d’affaires influent, qui a fait sombrer la région dans le chaos et la misère.

Même s’il est peu probable que le metteur en scène Lucio Fulci ait voulu inclure un commentaire politique (ou social) dans son film – le fait de transformer la résidence du Duce en porcherie n’est pas anodin. Fulci, qui auparavant n’avait réalisé que des comédies lourdaudes, change ici radicalement de style et deviendra célèbre pour ses films d’horreurs extrêmement violents et choquants, dans les années 80.

« Le Temps du massacre » donne un avant-goût de cette violence et des situations incongrues, comme la garden party, où Nero est fouetté devant les invités par Scott Junior (l’italien Nino Castelnuovo – amant de Catherine Deneuve dans « Les Parapluies de Cherbourg, et un des frères de Rocco dans le film de Visconti). Le film ne s’encombre pas d’une histoire cohérente (ce qui est assez commun pour le western spaghetti) mais s’avère être une aventure étrange, violente et passionnante, …

… grâce à la complicité / rivalité entre le taciturne Franco Nero (l’étranger qui revient sur son lieu de naissance) et le très convaincant uruguayen George Hilton (son demi-frère alcoolique). Complicité qui, en quasi-absence de rôles féminins, ajoute une connotation homoérotique sous-jacente.

Filmé entièrement en Italie (dans des carrières désaffectées et dans les studios Elios), avec trois bouts de ficelles, « Le Temps du massacre » n’a pas la beauté visuelle des westerns de Leone, mais compense par une mise en scène énergique, des situations surréelles et des acteurs ardents.


Dans le dérageant et controversé « Tire encore si tu peux » (« Django kill » pour les anglophones, 1967), de Guilio Questi, la villa Mussolini est la demeure de M. Sorro (le jovial espagnol Roberto Carmadiel), un potentat local qui s’entoure d’une armée privée constituée de chemises noires. Sous un air débonnaire se cache un dangereux maniaque, prêt à tout pour se procurer un trésor, l’enjeu du film.

Le cubain Tomas Milian est le héros taciturne (tous les héros des westerns spaghetti sont taciturnes) de cette descente aux enfers, qui l’amène dans les cachots de la villa et dans la pose du Christ, torturé par les hommes de Sorro. Les crucifixions et autres références religieuses sont très fréquentes dans le western spaghetti – à la fois pour se moquer de la religion et pour la célébrer – souvent en élevant le héros/antihéros vers une dimension mythique.

Questi, dont c’est l’unique western, dit avoir inclus dans le scénario ses expériences vécues pendant la Seconde Guerre mondiale et la résistance. Il détourne les codes du western pour dénoncer avec force l’absurdité et l’avidité des hommes, qui, pour obtenir une information, ne reculent devant aucune atrocité.

Il ne montre que très peu la villa Mussolini, avec une vue nocturne et menaçante de la façade principale. Il se concentre sur les protagonistes qui évoluent autour et à l’intérieur de la maison. La débauche des « chemises noires », ouvertement homosexuelles, le rapproche de la description que donnera Lucchino Visconti des comportements du groupement fasciste SA dans « Les Damnés » (1976). Tomas Milian, impressionnant, traverse le film comme un mort-vivant dans un cauchemar. Rarement un western spaghetti n’est allé aussi loin.


La même année, le metteur en scène engagé Carlo Lizzani combine film d’action et idées politiques dans « Tue et fais ta prière ». L’acteur suédois Lou Castel détonne avec son visage d’ange dans le rôle du pistolero vengeur, le pieu Requiescant (de requiescant in pace : repose en paix), qui prie pour ses victimes, après les avoir tuées.

Le nouveau propriétaire de la villa Mussolini est le vampirique Ferguson (l’américain Mark Damon – ne pas confondre avec Matt Damon). Ancien officier sudiste, raciste et violent, il vit dans la dénégation de la défaite et rêve de revanche.

Lizzani fait sentir l’étendue de la demeure de Mussolini en un long travelling qui accompagne l’arrivée de Requiescant. Il traverse l’imposant portail d’entrée, passe devant les étables avec leurs rangées d’arcs réguliers et la grande place circulaire. Il descend de son cheval et avance vers la villa, où il est déjà attendu par le blond Dean Light (l’italien Carlo Palmucci), un des sbires de Fergusen.

Lors d’une soirée bien arrosée à la villa Mussolini, Ferguson oblige Requiescant à participer à un jeu décadent et cruel qui consiste à tirer sur les bougies d’un chandelier, tenues par une servante. Plus le jeu avance, plus les participants doivent boire et la servante reculer, au risque d’être touchée par une balle. Aussi cynique et surréel, mais moins désespéré que « Tire encore si tu peux », « Tue et fais ta prière » de Lizzani est plus équilibré et donne au moins quelques lueurs d’espoir au peuple mexicain en rébellion contre la tyrannie des gringos. Truffé de scènes baroques, le film est contrebalancé par l’apparente légèreté et naïveté du personnage de Requiescant.

La conscience politique est incarnée par à la figure du père Juan, joué par le metteur en scène gauchiste Pier Paolo Pasolini. Le padre enterre les bandits qui croisent son chemin, après avoir récupéré leurs armes, afin de préparer la révolution de ses compatriotes. Grâce au père Juan, la quête de vengeance de Requiescant se transforme en lutte pour la liberté.


« Sartana » (1968) et « Sabata » (1969), deux films de Gianfranco Parolini, combinent le western spaghetti avec des gadgets à la James Bond, surtout à travers des armes fantaisistes, et ajoutent une note carnavalesque avec des acrobaties et des costumes bariolés. Les budgets sont plus conséquents (ce sont des co-productions américaines), le nombre de cadavres augmente encore (en moins sanglants), mais on s’approche déjà dangereusement des parodies à venir, autour de Trinita, Hallelujah et autres Nobody, qui transformeront rapidement le western spaghetti en une farce indigeste.

Dans « Sartana », la villa Mussolini est la demeure du général José Manuel Mendoza, interprété avec la folie et le débordement habituel de l’inimitable espagnol Fernando Sanchez, abonné au rôle de général mexicain dément et cruel.

arolini filme la villa sous tous les angles et Sartana (l’inexpressif italien Gianni Garko, habillé de noir), insensible aux balles de ses adversaires, n’a aucun mal à s’approcher de la demeure, malgré le regard désapprobateur de l’autrichien William Berger, cicatrice au visage.

« Sabata », enfin, nous montre un nouveau propriétaire de la villa Mussolini sous les traits de l’italien Franco Ressel, qui joue le riche et excentrique promoteur Stengel aux manœuvres très douteuses.… avec un architecte d’intérieur pour le moins extravagant qui a vu trop de films d’horreur gothique.

Sabata est un clone de Sartana, qui lui-même a été calqué sur le personnage du Colonel Mortimer, joué par l’américain Lee Van Cleef dans « Et pour quelques dollars de plus » de Sergio Leone (1965). Sabata est à son tour interprété par … Lee Van Cleef – la boucle est bouclée.

Sabata sonne le glas de la villa Mussolini … en la faisant exploser lors du final du film !


… autres westerns spaghetti, où on peut voir la villa Mussolini : « Sept Winchester pour un massacre » (1967), « Due Rrringos nel Texas » (1967), « Django le bâtard » (1969), « Et le vent apportera la violence » (1970), « On continue à l’appeler Trinita » (1971), … la liste est – bien entendue – non-exhaustive.

Si la villa a été si souvent utilisée dans les westerns à l’italienne, il est difficile de croire que c’est uniquement par l’opportunité d’avoir un lieu sous la main évoquant une hacienda. Trop d’épigones du Duce y ont résidé, avec trop de cowboys habillés en chemises noires, pour ne pas y voir un lien direct et une critique de l’ancien maître des lieux.

TEMPO DI MASSACRO (Le temps du massacre) 1966 Lucio Fulci

SE SEI VIVO, SPARA (Tire encore, si tu peux) 1967 Guilio Questi

REQUIESCANT (Tue et fais ta prière) 1967 Carlo Lizzani

SARTANA 1968 Gianfranco Parolini

SABATA 1969 Gianfranco Parolini

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