Retour à Alger

En 1960, Gillo Pontecorvo tourne « Kapo », film sur une femme juive (Emmanuelle Riva) qui devient auxiliaire des nazis dans un camp de concentration. Le film est nominé aux Oscars, mais dans un article devenu célèbre (« De l’abjection », publié dans les Cahiers du Cinéma n° 120, juin 1961), le futur metteur en scène Jacques Rivette s’insurge contre sa fin, qui montre la mort d’Emmanuelle Riva avec un travelling jugé « abject et sans morale ». Sentence reprise par l’éminent Serge Daney, quelques années plus tard – qui se vante même de ne pas avoir vu le film – pour conforter le statut d’indésirable de Pontecorvo dans le monde gauchiste du cinéma français.

1966 : trois ans après les accords d’Evian, Pontecorvo tourne « La bataille d’Alger ». Le film remporte le Lion d’or au festival de Venise, mais reste censuré en France jusqu’en 2004. Son auteur est alors stigmatisé par la droite, comme metteur en scène de propagande qui salit l’image de l’hexagone.

Pontecorvo, communiste et metteur en scène engagé, comme son scénariste Franco Solinas (qui a également écrit « Kapo » et le western spaghetti révolutionnaire « El Chuncho »), tournent en effet un film de propagande, commandé par le Front de libération nationale (FLN). Toutefois Pontecorvo et Solinas s’efforcent de dresser une image nuancée des évènements. Leur approche documentaire leur interdit de glorifier l’action des Algériens dans leur lutte pour la liberté, et ne montre pas non plus les militaires français comme des monstres. Le film est très construit, malgré son approche cinéma-vérité, et avance à un rythme soutenu qui tient le spectateur en haleine, grâce également à la musique percussive et dynamique d’Ennio Morricone (reprise par Tarantino pour son « Inglorious Bastards » en 2009).

L’Alger de 1966 ressemble encore à la ville existante au moment des faits (1954 à 1957). Sa structure même devient partie prenante des événements décrits.

Dès le début du film, Pontecorvo met en évidence la différence entre la ville basse autour du port (« la cité européenne ») avec son quadrillage régulier et ses bâtiments imposants à l’ordonnancement haussmannien …

… et la ville haute (« la Casbah »), ce labyrinthe impénétrable, composé de cubes superposés.

Depuis le tournage de « Pépé le Moko », l’évolution technique permet de filmer facilement avec des caméras légères du type « Arriflex » ou « Camflex Eclair » dans les ruelles étroites et escarpées de la Casbah. La réalité des façades délabrées se substitue au réalisme poétique créé de toute pièce, dans le film de Julien Duvivier (1937).

Ali la Pointe (interprété avec conviction par Brahim Haggiag), petite frappe et voyou de la ville, est arrêté par la police en 1954. Le FLN entre en contact avec lui en prison pour lui confier des missions de plus en plus importantes.

A partir d’avril 1956, le FLN décide de « nettoyer » la Casbah des trafiquants de drogue et des proxénètes. Cette action frappe également la population locale avec l’interdiction de l’alcool et un retour strict aux valeurs traditionnelles et religieuses, prônés par le FLN.

Ali la Pointe, qui se voue à la cause de la liberté corps et âme, exécute un de ses anciens amis, un proxénète influent. Cette scène renvoie explicitement à « Pépé le Moko », où le banditisme qui régnait dans la Casbah est héroïsé et les difficultés de cohabitation entre indigènes et européens romantisé.

Dans sa structure, « La bataille d’Alger » peut se lire comme un manuel de guérilla urbaine (et a ainsi été étudié et utilisé à contre-emploi par des services de renseignements américains pendant la guerre en Irak). Le film décrit avec minutie la préparation et l’exécution des actions terroristes contre les représentants de l’Etat français en Algérie. Des méthodes qui ont été reprises dans les années soixante-dix par des groupes d’extrême-gauche, comme la RAF (Fraction armée rouge) en Allemagne ou les Brigades Rouges en Italie.

La police, soutenue par l’armée, répond avec répression et violence. Des membres de la police française n’hésitent pas à recourir à des méthodes terroristes en posant une bombe dans la Casbah, rue de Thèbes, la nuit du 28 janvier 1957, provoquant la mort de 80 personnes.

Il s’ensuivra une escalade de la violence qui transformera la ville d’Alger en champ de bataille. Le FLN est déterminé à combattre la terreur coloniale par la terreur dirigée contre les Européens d’Alger. Deux cafés et une agence d’Air France sont la cible d’attentats à la bombe.

La Casbah est fermée par des barrages avec des postes de passages contrôlés par l’armée – images surréelles d’une ville en état de guerre civile.

La décision de filmer les attentats de manière « clinique » et sans parti pris, évite de tomber dans une vision démagogique où la fin justifie les moyens. Pontecorvo montre sans sentimentalisme les conséquences horribles des attentats – jugés nécessaires aux yeux du FLN –, qui font de nombreuses victimes.

La 10ème division de parachutistes, sous le commandement du colonel Mathieu (joué par Jean Martin, inspiré du général Bigeard), est envoyée à Alger pour détruire le réseau FLN. Si plusieurs scènes montrent le colonel s’adressant aux journalistes pour justifier ses actions, le seul moyen efficace que trouvent les militaires pour démanteler le FLN est le recours à la torture des prisonniers.

Fin 1957, les principaux dirigeants du FLN ont été capturés ou tués par l’armée française. La bataille d’Alger semble alors gagnée par la France.

Mais le 11 décembre 1960, de nouvelles manifestations éclatent, sévèrement réprimées par les militaires. Pontecorvo pose sa caméra devant le complexe « Climat de France », un important ensemble de 5000 logements, construit par le français Fernand Pouillon entre 1954 et 1957. Conçu pour pacifier une Algérie en plein conflit, l’ensemble reste un symbole du colonialisme français. Pourtant, Pouillon avait tenté un style architectural unissant tradition locale et modernité. Le complexe deviendra un ghetto surpeuplé par la suite.

La bataille d’Alger quoique perdue par les Algériens, a amorcé la libération du pays. Le 2 juillet 1962, l’Algérie devient indépendante.

Le film de Portocorvo est un document essentiel dans l’histoire du cinéma algérien, par sa portée historique, mais aussi par sa force visuelle, qui assume ses partis pris idéologiques sans tomber dans la caricature. C’est aussi un des meilleurs films tout court, qui traite des conséquences dévastatrices de la guerre en milieu urbain. 

LA BATAILLE D’ALGER 1966 Gillo Portocorvo

2 réflexions sur “Retour à Alger

  1. Merci pour cet article intéressant sur un film qui effectivement marque par son approche très réaliste de la bataille d’Alger, avec le point de vue du FLN.
    Une remarque mineure : je ne crois pas que le film ait été censuré jusqu’en 2004, car je crois l’avoir vu dans les années 70 à Paris.

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    1. Tu as tout à fait raison, Michel : le film a été diffusé brièvement en 1970 mais rapidement retiré des écrans sous la pression d’associations d’anciens combattants, aussi à cause des menacés d’attentats envers les cinémas qui diffuse le film. Le distributeur retire le film de l’affiche pour calmer le jeu. Il n’a peut être pas eu d’interdiction officiel, en tout cas, sa diffusion en France a été quasi nulle jusqu’en 2004.

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