Mabuse : Ein Bild der Zeit

Nous y voilà : le numéro 100 de ce carnet de notes virtuel, qui essaie de mettre en évidence la représentation de la ville et de l’architecture dans les films de fiction. Et pour fêter ce centenaire, nous allons évoquer un film qui a aujourd’hui 100 ans : « Dr. Mabuse, le joueur »

Il y a cent ans, le cinéma allemand fut l’un des plus prolifique du monde. Il sut créer des personnages mythiques, tel que « Nosferatu », le vampire de F. W. Murnau, et la première adaptation du génie du mal « Dr. Mabuse », de Fritz Lang – deux films emblématiques de 1922.

Le personnage de « Dr. Mabuse », imaginé en 1921 par Norbert Jacques, s’inspire de deux autres super-vilains populaires : l’insaisissable « Fantômas » (créé en 1911 et porté à l’écran pour la première fois par Louis Feuillade en 1913) et le diabolique « Dr. Fu Manchu » (créé en 1912 et adapté au cinéma en 1923). Comme Fantômas, Mabuse se dissimule derrière des multiples masques et personnages ; à l’image de Fu Manchu, il dirige un réseau criminel complexe et mystérieux qui a non seulement pour but son enrichissement personnel, mais surtout de créer le chaos et le désordre.

Ce qui différencie Mabuse des deux autres, ce sont ses capacités de psychologue et d’hypnotiseur – qui le rapprochent du « Dr. Caligari » – autre célèbre médecin fou et maléfique du cinéma allemand, qui manipule également ses victimes par l’hypnose. Mabuse est même capable de continuer à diriger son entreprise diabolique quand il est emprisonné dans un asile de fous (dans « Le Testament du Dr. Mabuse », deuxième et meilleur volet de la série).

Autre fait singulier : les films de Mabuse reflètent de manière étonnamment critique et juste la situation politique et sociale de l’Allemagne de la république de Weimar (pour les deux premiers volets) et, pour les films qui suivent, du Wirtschaftswunder des années 50/60 (miracle économique allemand). Ce n’est pas un hasard si le sous-titre du premier volet est « Ein Bild der Zeit – une image de son temps ».

Le film commence par un vol de documents qui permet à Mabuse de manipuler le cours de la bourse, et met l’institution sens dessus dessous dans une belle scène de chaos. Fritz Lang accorde beaucoup d’importance aux décors …

… et à la manière de représenter la ville.

Le réalisateur austro-hongrois, allemand et naturalisé américain par la suite, est le fils d’un architecte-entrepreneur et commence lui-même (sous la pression de son père) des études d’architecture à Vienne. Mais sa passion pour la peinture, l’écriture et – surtout – pour le cinéma vont le faire dévier du chemin paternel.

S’il abandonne ses études d’architecture, Lang conserve néanmoins le regard de l’architecte, quand il compose ses cadrages. Pour la scène inaugurale du film avec le vol des documents, il cadre d’un plan le train qui passe sur un pont (duquel les malfrats vont jeter les documents), et la voiture au centre, qui s’approche (et qui va récupérer les papiers volés). Une image très dynamique qui utilise pleinement l’espace pour condenser l’action en un seul plan.

Le reste du film n’est pas toujours aussi frénétique. La première aventure de Dr. Mabuse est scindée en deux parties (« Le Joueur » et « Inferno ») et s’étire sur une durée épique de quatre heures et trente minutes (!), qui demandent une certaine patience au spectateur.

Rudolf Klein-Rogge, qui incarne dans huit films de Fritz Lang des caractères maléfiques, donne ici un portrait saisissant d’un Mabuse à la fois manipulateur, calme, exubérant, calculateur, impulsif, maniaque et démoniaque.

Il est entouré d’une équipe de choc parmi laquelle – à droite – la séduisante danseuse Cara Carozza (l’actrice norvégienne Aud Egede-Nissen, abonnée aux femmes fatales).

Son adversaire est le procureur von Wenck (Bernhard Goetzke) qui campe un héros en retrait assez pâle. A un moment du récit, il utilise les méthodes de Mabuse (le déguisement) pour mieux le traquer, mais Lang s’intéresse visiblement bien plus au docteur et à son destin qu’à l’homme de loi.

Si Mabuse est un maitre de la manipulation et du crime, il commence à commettre des imprudences quand il s’intéresse trop aux beaux yeux de la comtesse Dusy Told, incarnée avec insistance par la suédoise Gertrude Welcker.

Les décors du film ont été créés par Carl Stahl-Urach, Otto Hunte, Erich Kettelhut et Karl Vollbrecht. Les trois derniers chefs décorateurs vont rester des collaborateurs réguliers de Lang et surtout réaliser quelques années plus tard les décors impressionnants de « Métropolis ».

Contrairement au « Cabinet du Dr. Caligari » (1919), sommet de l’expressionnisme filmé qui plonge le spectateur dans un monde fantastique avec des perspectives tordues et des décors biscornus, le premier Mabuse utilise l’expressionnisme dans des scènes précises (ci-dessus à gauche, les quartiers malfamés de la ville) qui tranchent avec d’autres décors, plus conventionnels ou même volontairement minimalistes, comme ci-dessus à droite, la cellule de la prison de Cara Carozza.

Autre exemple, la brasserie simple et convenue du peuple contraste avec le restaurant chic et extravagant – au décor forcément expressionniste, que fréquentent les nantis.

L’expressionnisme sert ici surtout de révélateur de la décadence des riches, incarnée par les intérieurs de l’oisif et faible comte Told (Alfred Abel), qui s’entoure dans sa villa, d’un mobilier extravagant aux angles aigus et de décors évoquant l’Afrique et l’Amérique latine.

Le procureur lui-même ne semble pas convaincu par les goûts de ses hôtes, mais sa délicatesse lui interdit d’en dire quoi que ce soit.

Et que dire de cet ornement mural (quasi dali-esque), qui surplombe le boudoir de la comtesse Dusy Told et le procureur Wenck (qui semble, comme Mabuse, en pincer pour elle).

Le comte Told triche au jeu, sous l’influence de Mabuse, et se fait prendre. Déshonoré, il plonge dans la dépression (pas étonnant, quand on vit dans un décor pareil) et – toujours avec l’aide de son docteur, finit par se suicider. Outre les salamandres qui ornent les placards, on remarquera les chandeliers muraux en forme de tête (d’indiens ?) et surtout la multitude d’angles pointus qui rendent l’espace agressif.

Même un simple cactus stylisé en arrière-plan (dans une autre pièce de la villa) prend l’allure d’un instrument de torture quand l’impertinent Mabuse presse la pauvre comtesse de devenir sa maîtresse !

La maison où habite le Dr. Mabuse est d’un style très diffèrent. Pas de demeure de salaud qui se distinguerait par un décor exceptionnel ou extravagant. Mabuse est bien trop malin pour ça, il préfère se fondre dans un décor classique comme n’importe quel bourgeois et n’hésite pas – derrière cette façade respectable – à prendre des cuites mémorables avec ses frères d’armes après un coup réussi.

Un autre tripot clandestin, destiné à une clientèle chic, se cache également derrière une façade Biedermeier (art-déco) et se révèle assez surprenant : le décor est baroque, organisé autour d’un cercle (signe du mal chez Lang), les serveurs habillés en livrée – tout évoque frivolité et légèreté (des mœurs).

Amplifié par un meneur de jeu qui émerge du sol (de l’enfer en quelque sorte) et illustré par une danseuse aux seins nus, appréciée du public (excepté du procureur Wenck qui garde le regard rivé vers Mabuse).

Certains décors et lumières évoquent même le film noir, qui sera inventé seulement quelques trente ans plus tard aux Etats-Unis. Déjà pour ce film, Fritz Lang enrichit le récit de Norbert Jacques par des faits divers qu’il trouve dans les journaux. La plupart de ses films se nourriront de ce type d’articles, notamment « M. le maudit » en 1931.

Ainsi, des passages importants ne figurent pas dans le roman, comme la bataille finale (inspirée d’un fait réel survenu à Paris), où la police est soutenue par l’armée pour déloger Mabuse et sa bande, dans une fusillade mémorable (pour l’époque, bien entendu).

Ce premier Dr. Mabuse, souvent réduit au courant des films expressionnistes, s’avère donc bien plus riche dans l’utilisation de ses décors. C’est ce qui fait de ce film véritablement, une image de son époque.

DR. MABUSE, DER SPIELER (Dr. Mabuse, le joueur) Fritz Lang 1922

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