Albert Finney à Nottingham

(Dirty Old Town chapitre 1)

Nottingham est une ville industrielle située à l’Est des Midlands, à environ 200 km au Nord de Londres. Elle est surtout associée à la légende de Robin des Bois. Mais aucun des nombreux films sur ce héros légendaire n’a été tourné ici.

« Samedi soir, dimanche matin » est un des premiers films entièrement tourné à Nottingham, en 1960.

Il fait partie des kitchen sink dramas (littéralement « drames d’évier de cuisine »), qui émergent en Grande-Bretagne à la fin des années 50 et au début des années 60. Tournés dans la rue et surtout dans des quartiers populaires, ils montrent des jeunes protagonistes d’origine modeste qui perdent leurs illusions face à la réalité de la société moderne. Ces films évoquent des thèmes jusqu’ici tabous dans le cinéma anglais (et ailleurs), comme les inégalités sociales, l’alcoolisme, l’avortement ou encore le racisme.

Le premier film de Karel Reisz est un des exemples très représentatif de ce courant, qui perdure jusqu’à nos jours à travers les œuvres de Ken Loach et de Mike Leigh. S’il est tourné à Nottingham, c’est grâce à son auteur, Alan Sillitoe, qui situe l’intrigue dans sa ville natale. Son père travaillait dans une usine de vélos, la Raleigh Bicycle Company, tout comme le jeune anti-héros du film.

Le film commence d’ailleurs avec la sortie de l’usine avant le week-end (clin d’œil au premier film des frères Lumière ?).

Plusieurs musiciens anglais des années 80 ont fait explicitement référence aux kitchen sink dramas : The Specials avec leur chanson « Friday night, Saturday morning », The Pogues avec « Dirty Old Town », The Television Personalities et The Smiths, dans plusieurs de leurs chansons, en utilisant également des images de films sur leurs pochettes de disques.

Le héros est le jeune ouvrier Arthur Seaton (Albert Finney dans son premier rôle au cinéma). Il attend avec impatience le week-end pour oublier son travail monotone et répétitif. Son but dans la vie est d’avoir du bon temps, le reste, « c’est de la propagande ». Cela se traduit par des virés dans des pubs, des beuveries sans limites, des sorties au cinéma ou dans les fêtes foraines, des après-midis au bord du canal pour cuver (et pécher). Son maigre salaire est vite dépensé.

Il est souvent en colère contre tout et n’importe qui et n’évite jamais une bagarre. Son insolence va jusqu’à tirer avec une carabine à air comprimé sur le derrière d’une voisine-commère qui l’avait pris en grippe (passe-temps repris plus tard dans « Transpotting » de Dany Boyle). Cette insatisfaction permanente fait de lui un des angry young men (jeune homme en colère), caractéristique des kitchen sink dramas.

Seaton habite chez ses parents dans le quartier populaire de Lenton, dans la partie Ouest de Nottingham. Sillitoe, le scénariste du film, habitait dans la même rue : Salisbury Street.

La rangée de modestes maisons alignées, en briques rouges avec une petite cour, est typique des quartiers ouvriers en Grande-Bretagne comme dans pratiquement toutes les villes anglaises.

Plus qu’un simple décor, la ville est omniprésente et pesante. Entourée d’usines et de réservoirs à gaz (mais où est la forêt de Sherwood, cachette bucolique du bien nommé Robin des bois ?), avec ses petites maisons de briques uniformes, le Nottingham de « Samedi soir, dimanche matin » n’est pas un lieu où il fait bon vivre.

Beaconsfield Terrace, l’ensemble de maisons où habite notre héros, a été rasé dans les années 80 et a laissé place à un grand terrain vague – preuve que Nottingham ne s’est pas encore relevée de son déclin industriel.

L’insouciance et l’irresponsabilité du jeune Seaton, qui ne pense qu’à s’amuser pendant le week-end, se trouvent sérieusement ébranlées quand une de ses conquêtes, Brenda, une femme mariée, tombe enceinte. Seaton retrouve sa maîtresse sur le belvédère du Nottingham castle – unique attraction touristique de la ville.

Karel Reisz évite soigneusement de nous montrer le château et nous offre plutôt le regard grincheux de Seaton avec, au loin, un paysage industriel déprimant, dominé par les cheminées des usines.

Seaton n’est pas d’un grand soutien pour Brenda (Rachel Roberts). Elle se retrouve bien seule à errer dans les rues du quartier de Lenton (ci-dessus sur Derby Road devant l’église méthodiste qui existe toujours, le marchand de journaux ayant par contre disparu depuis longtemps). Elle passe devant une affiche qui promet un nouveau spectacle : « La vie est un cirque ». Commentaire presque cynique de la part de Reisz, au vu de sa situation désespérée.

Pendant ce temps, Seaton s’amuse avec la jeune et jolie Doreen (Shirley Anne Field) qui aspire à une vie rangée avec un bon mari et des enfants. Elle voit bien que Seaton n’est pas le candidat idéal pour ses projets, mais elle tombe néanmoins sous son charme.

C’est un des premiers films à aborder frontalement le thème de l’avortement – thématique taboue dans le cinéma de l’époque. Si le scénario écarte le passage à l’acte (Brenda gardera finalement l’enfant), le film est néanmoins classé X lors de sa sortie (interdit aux mineurs) et accusé d’obscénité. Malgré ses difficultés de distribution, il deviendra un grand succès.

Le scénario se concentre sur le destin de Seaton, qui apparaît aujourd’hui moins comme un rebelle, mais plutôt comme un abruti égoïste (non dénué de sympathie, grâce à la prestation tout en nuances du jeune Albert Finney). Mais il est surtout marquant par ses portraits de femmes différenciés et sensibles.

La fin, vaguement heureuse, n’a pas été tournée à Nottingham, mais à Wembley, au Nord de Londres. La scène montre le jeune couple Doreen et Stanton sur une pelouse entourée de nouvelles constructions, inspirées des maisons individuelles venues des Etats-Unis. Doreen aimerait bien habiter dans une de ces maisons neuves et aérées, loin des quartiers pauvres et étriqués où les jeunes gens ont grandi.

L’urbanisme moderne comme garant de la réussite de la vie de couple !

La colère de Seaton est toujours présente, mais l’ancien « rebelle », qui a toujours été contre la tradition et l’ordre établi, montre soudainement une certaine nostalgie du passé.

L’avenir des deux reste incertain …

SATURDAY NIGHT AND SUNDAY MORNING (Samedi soir, dimanche matin) 1960 Karel Reisz

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