Les dés de la modernité

La villa Noailles est la vedette du court métrage surréaliste « Les mystères du château de Dé », réalisé par l’artiste et photographe Man Ray en 1929, sous l’impulsion de son propriétaire, le vicomte Charles de Noailles. Ce richissime mécène choisit l’inexpérimenté Robert Mallet-Stevens comme architecte pour construire une vaste demeure moderne, après avoir contacté Ludwig Mies van der Rohe (qui décline l’offre) et Le Corbusier (jugé trop peu à l’écoute de son client).

Robert Mallet-Stevens s’est fait un nom en tant que décorateur de cinéma (15 films en 10 ans), notamment pour ses décors épurés et d’avant-garde pour « L’Inhumaine » de Marcel L’herbier (1924). La commande de la villa Noailles (construite entre 1923 à 1925) est sa première réalisation importante. Elle surplombe la ville de Hyères, et offre des vues époustouflantes sur la méditerranée.

Si ce manifeste de l’architecture moderne reflète à merveille les préoccupations formelles de son créateur Mallet-Stevens, abandonnant l’Art Déco pour les formes rectilignes et des intérieurs ouverts, elle est aussi influencée par les exigences de son commanditaire : « Je ne pourrais jamais supporter quoi que ce soit dans cette maison ayant un but seulement architectural et je cherche une maison infiniment pratique et simple, où chaque chose serait combinée du seul point de vue de l’utilité. » Cette maison pratique et simple atteint en 1925 une surface de 500 m2 (!) et sera encore agrandie jusqu’en 1933 à 2000 m2 avec une quinzaine de chambres, une piscine couverte, diverses salles de réception, des bureaux, des salons …

Man Ray, artiste et photographe du courant surréaliste, hésite d’abord à accepter la commande d’un documentaire censé promouvoir la villa avant-gardiste de Charles de Noailles, qui, pourtant, lui laisse le champ libre. Man Ray bricole un soupçon de scénario, à l’aide de la fameuse écriture automatique chère aux surréalistes, et d’un poème de Mallarmé (« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard »).

Après un coup de dés justement, deux individus (les visages masqués, comme sur le tableau des « Amants » de René Magritte, peint un an auparavant) se rendent en voiture de Paris jusque sur les hauteurs de Hyères. Le voyage est caractérisé par la vitesse de la voiture, qui avance à vive allure et représente un autre aspect de la modernité à venir.

La maison est montrée comme un château venu du futur. L’extrême sobriété des façades est explorée par la caméra dans tous les détails …

… n’oubliant pas le fameux jardin cubiste triangulaire de Gabriel Guevrekian, et la statue emblématique « Joie de vivre » de Jacques Lipchitz, gardienne de l’entrée.

La caméra glisse ensuite à l’intérieur de la maison pour montrer les différentes pièces et son mobilier. Cette dernière semble d’abord abandonnée où inhabitée.

« C’est alors que retentit, pour la première fois dans ces salles, cette question, cette humaine question : où sommes-nous ? » interroge alors l’intertitre.

En 1929, cette construction ultramoderne apparaît en effet comme un ovni, tellement elle méprise et bouleverse les codes traditionnels de la maison d’habitation : absence d’ornements et d’éléments décoratifs, absence de toitures en pente, grandes surfaces vitrées qui cadrent la mer, piscine privée, éléments techniques – chauffage central, téléphone, baies coulissantes – fièrement mis en scène… – un décor de science-fiction !

Man Ray peuple ces nouveautés constructives avec des étranges utilisateurshabitants masqués, qui s’adonnent à des jeux et des exercices sportifs, étroitement associés aux mouvements du bien-être et du naturalisme qui émergent à l’époque. Cette joyeuse bande d’hédonistes est interprétée par le compositeur Georges Auric, le comte de Beaumont, le vicomte de Noailles, sa femme Marie-Laure de Noailles et d’autres amis.

Le court métrage de 19 minutes se termine avec un autre couple masqué qui arrive à la maison. Ce dernier se transforme finalement en statues extatiques et expressives sur le toit-terrasse dans une ultime pose, célébrant l’arrivée des temps modernes. Une utopie, qui ne se réalisera pas de cette manière (ou seulement pour les plus riches).

Suite au passage de Man Ray, Luis Bunuel reste plusieurs mois dans la villa pour y écrire son deuxième film, « L’âge d’or », entièrement financé par le vicomte de Noailles et qui fut un scandale mémorable lors de sa projection à Paris en 1930.

Epilogue :

Le costumier Jacques Manuel, collaborateur régulier de Marcel L’Herbier, a déjà réalisé un an auparavant dans la villa Noailles, un court métrage au titre évocateur, « Biceps et Bijoux », décrivant déjà l’enthousiasme des propriétaires pour le sport et les accessoires chics et chers.

Suite au passage de Man Ray, Luis Bunuel reste plusieurs mois dans la villa pour y écrire son deuxième film, « L’âge d’or », entièrement financé par le vicomte de Noailles et qui fut un scandale mémorable lors de sa projection à Paris en 1930 à cause de son approche anticléricale et antibourgeoise.

LES MYSTERES DU CHATEAU DE DE 1929 Man Ray

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