Max Schreck à Wismar

La première projection de « Nosferatu le vampire » a eu lieu le 4 mars 1922 au Marmorpalast à Berlin. Aujourd’hui encore, ce film centenaire, chef d’œuvre à la fois de l’expressionnisme allemand et du film fantastique, reste d’une modernité étonnante.

« Nosferatu » raconte le voyage en Transylvanie de Thomas Hutter (Gustav von Wagenheim, naïf à souhait), qui souhaite vendre au comte Orlock une résidence à Wismar, ville située dans le Nord-Est de l’Allemagne, au bord de la baie de Wismar sur la mer Baltique.

Il est envoyé par Knock, son employeur (le perfide Alexander Granach), un promoteur aux allures peu scrupuleuses, qui propose à Orlock « une fort belle demeure, déserte. » Le film (comme, par ailleurs, le roman « Dracula » de Bram Stoker, qui en est à l’origine) n’explique jamais pourquoi le comte Orlock (Dracula) envisage de s’installer à Wismar (Londres).

Arrivé chez le comte Orlock (l’effroyable Max Schreck), Hutter réalise vite que son hôte est un personnage étrange. L’inquiétant Orlock s’intéresse en effet davantage au médaillon d’Ellen, la jeune et jolie femme du jeune homme (la gracieuse Greta Schröter), qu’aux actes de vente ! Mais il signe rapidement, quand il réalise que l’acquisition se trouve juste en face de la maison du couple. Il s’y rend aussitôt, avec son cercueil, après avoir vidé Hutter de son sang !

Le film « Nosferatu », essentiellement tourné en extérieur et dans des décors réels, notamment dans la petite ville hanséatique de Wismar, se distingue de la plupart des films muets, tous tournés en studio.

Un choix motivé par le souhait du metteur en scène Friedrich Wilhelm Murnau de filmer du « vrai ». Et une solution à priori plus économique, mais en même temps bien plus difficile à mettre en place, car dépendante des intempéries et de la lumière naturelle changeante. De plus, Fritz-Arno Wagner, chef opérateur talentueux et inventif, doit tourner avec seulement une caméra plutôt que trois, comme c’est l’usage, ce qui permet de conserver deux négatifs de sécurité. 

« Nosferatu » est une petite production, initiée par l’occultiste Albin Grau, qui a été fasciné par le roman « Dracula » de Bram Stoker. Il engage F. W. Murnau comme metteur en scène et Hendrik Galeen comme scénariste. Ensemble, ils transforment le titre, les noms des personnages et des lieux, pour ne pas avoir à payer de droits d’auteur. En plus d’être le producteur du film, Albin Grau occupe aussi le poste essentiel de chef-décorateur et il conçoit les costumes.

Grau dessine également l’affiche du film. C’est lui qui crée l’image du premier vampire au cinéma. Malgré le budget restreint, il suit Murnau dans ses exigences sans regarder à la dépense – et se trouve vite en difficulté financière.

Quelques scènes sont tournées en studio à Berlin, mais l’équipe se rend d’abord à Wismar (rebaptisée Wisburg dans le film), située entre Lübeck et Rostock au bord de la mer Baltique, à 250 km de la capitale. 

Albin Grau, très impliqué dans la genèse du film, est capable de trouver des lieux exceptionnels dans le Nord de l’Allemagne, comme ci-dessus, en utilisant les anciens entrepôts de Lübeck, …

… ou encore les plages de l’île de Sylt, avec un cimetière improvisé dans les dunes.

L’équipe et le matériel vont ensuite voyager 950 km au Sud-Est, jusque dans les Carpates. Les ruines de Starý hrad et le château d’Orava, aujourd’hui en Slovaquie, près de l’Ukraine, deviennent alors la demeure du redoutable vampire.

Les intérieurs sont ensuite construits et tournés dans les studios Jofa à Berlin.

Les animaux, ainsi que la nature, sont utilisés comme métaphore pour représenter le bien et le mal : Murnau capte merveilleusement la poésie et la beauté du romantisme allemand …

… qui contrastent avec l’inquiétante campagne qui entoure le château du comte Orlock, filmé dans le massif des Tatras entre la Slovaquie et la Pologne. Le film est teinté de couleurs unies, soit pour distinguer des moments de la journée (sépia ou rose pour le jour ; vert ou bleuté pour la nuit), ou comme ci-dessus pour montrer les ambiances (sépia pour illustrer l’insouciance et le bien-être ; vert-froid pour l’angoisse, l’appréhension). Pour Murnau, « les paysages sont des états de l’âme ». 

Dans les scènes tournées au château d’Orava, Murnau cadre ses personnages dans des arcs, parfois doublés ou même triplés pour souligner leur enfermement. 

Murnau, toujours à l’affût des nouveautés cinématographiques, utilise les effets spéciaux avec parcimonie. Chaque cadrage est extrêmement soigné chez ce doctorant en histoire de l’art qui s’inspire de Vermeer et de Rembrandt pour les éclairages. Il utilise avec brio la silhouette de son acteur principal dans des contre-plongées impressionnantes et accorde beaucoup d’attention aux mouvements du vampire : il alterne lenteur extrême et accélération irréelle, parfois un peu risibles et déjà critiquées comme telles dans des articles en 1922.

Mais c’est surtout l’utilisation des ombres, avec une maîtrise inouïe de l’éclairage, qui impressionne encore aujourd’hui. L’ombre précède le vampire, et semble avoir son propre pouvoir, comme une extension de son corps. C’est une liberté artistique prise par rapport au livre de Bram Stoker, qui souligne bien que le vampire ne se reflète pas dans les miroirs et ne projette pas d’ombre. Mais il est évident que Murnau ne pouvait pas se priver des ombres.

Une autre modification importante qu’apporte le scénariste Henrik Galeen, est le fait que le vampire peut mourir au contact de la lumière du jour – un détail qui est repris dans pratiquement tous les films de vampires qui vont suivre, mais qui ne figure pas ainsi dans le roman. Si Dracula est bien affaibli par le soleil et perd ses pouvoirs surnaturels, le soleil ne le tue pas.

Le scénario ajoute un autre détail important : la peste, apportée en ville par le seigneur des ténèbres, qui se répand très rapidement. La venue du vampire est bien plus dévastatrice chez Murnau que dans le roman et ce fatalisme est une autre expression de la société allemande en déclin. Le mot « Nosferatu » signifie par ailleurs « celui qui apporte la peste ».

La ville, qui représentait jusqu’alors sécurité et bonheur, est frappée par le mal, transformant ses habitants en une foule déchaînée, acharnée contre le promoteur Knock, lequel est devenu fou sous l’influence du comte Orlock …

Le vampire diffère considérablement de la description du roman « Dracula ». Stoker décrit un comte élégant, raffiné et doté d’un charme mystérieux … Ici le vampire est inquiétant, décharné et bestial, très diffèrent des interprétations données par Bela Lugosi ou Christopher Lee.  

Malgré les nombreux acteurs qui ont interprété Dracula, Max Schreck reste toujours la plus impressionnante et inquiétante incarnation du comte et « Nosferatu le vampire », une des meilleures adaptations du roman de Dracula : 100 ans après !

NOSFERATU, EINE SYMPHONIE DES GRAUENS (Nosferatu le vampire) 1922 F. W. Murnau

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