Naissance du Noir

La dénomination film noir est pour la première fois utilisée par le journaliste Nino Frank pour définir une nouvelle tendance du cinéma américain développée à travers quatre films sortis pendant l’été 1946 en France. Ils ont en commun de décrire des histoires de « psychologie criminelle (…) par le dynamisme de la mort violente et de l’énigme à élucider, aussi bien que du décor de la vaste nature romanesque, par celui du  » fantastique social  » ».**

Le terme est repris la même année par Jean-Pierre Chartier dans « La revue du cinéma ». Un nouveau genre est né : on retrouve dans le film noir des détectives durs à cuire, des femmes fatales sensuelles et dangereuses, des couples en cavale, des tueurs psychopathes et des pauvres types qui doivent prouver leur innocence.

L’autre point commun est de l’ordre stylistique : les histoires sont racontées en voix-off et avec des flash-back, le suspense est omniprésent, et surtout, les décors à la fois réels et étranges sont mis en lumière avec des ombres menaçantes et une atmosphère insolite.

« Stranger of the third floor » (littéralement « L’inconnu du troisième étage ») fait partie des précurseurs méconnus du genre, qui condense, déjà en 1940, l’essentiel du film noir à venir. Il n’est jamais sorti en France, il n’est donc pas étonnant qu’il ne soit pas mentionné par Frank ou Chartier à l’époque. C’est un véritable film de sérieB** qui plie son affaire en 67 minutes top chrono.

Michael Ward (John McGuire), un jeune journaliste pauvre mais ambitieux, voit arriver son jour de chance quand il devient le témoin clé d’un procès pour meurtre.

L’accusé Joe Briggs (Elisha Cook Jr. – qui deviendra un pilier du film noir dans des rôles secondaires) clame son innocence, mais se retrouve condamné à mort.

Sous l’impulsion de sa fiancée Jane (Margaret Tallichet), Michael commence à douter de la culpabilité de Joe Briggs. Il a bien vu l’accusé se pencher sur le cadavre de la victime, mais il ne l’a pas vu commettre l’acte …

Il remarque un inconnu suspect, qui rode dans les parages. Ce dernier est interprété par Peter Lorre, reconnaissable à ses yeux globuleux. C’est aussi l’inoubliable tueur d’enfants dans « M » (1931) de Fritz Lang. Il deviendra un habitué du film noir.

En proie à de profonds remords, Michael est de plus en plus convaincu d’avoir conduit un innocent à l’échafaud. Se réveillant après une nuit de cauchemar, il découvre alors son voisin assassiné. Michael est désormais lui-même suspect d’avoir commis un meurtre !

Commence alors une course désespérée contre la montre pour Jane, afin de retrouver l’inconnu et prouver ainsi l’innocence de Michael.

Boris Ingster, un réalisateur russe immigré en 1930 à Hollywood après être passé par Berlin et Paris, a réalisé une quinzaine de films sans grande envergure. Son « Stranger of the third floor » tire sa force en introduisant le clair-obscur et l’abstraction, chers à l’expressionisme allemand, dans le contexte d’une histoire criminelle américaine.

Ingster propose deux niveaux de lecture : le monde réel, traité de manière sombre et angoissante, avec des jeux d’ombres très appuyés …

… et la séquence cauchemardesque avec une mise en scène théâtrale et irréelle, épurée et démonstrative, qui souligne la désolation du journaliste – coupable d’avoir conduit un innocent à la chaise électrique, mais innocent du meurtre dont il est accusé.

Le film doit beaucoup à son chef opérateur, Nicholas Musuraca, qui éclairera également deux autres classiques du film noir : « Deux mains, la nuit » (1945) et « Pendez-moi haut et court » (1947), ainsi que l’excellent film d’horreur suggestif, « La Féline » (1942).

Le film est loin d’être parfait, parfois illogique, et l’histoire s’avère moins intéressante que la manière dont elle est racontée et imbriquée, avec flash-back et cauchemars. Mais il nous plonge profondément dans la fameuse « psychologie criminelle » chère à Nino Frank, avec un héros en proie à son irrationalité et sa paranoïa.

Les décors sont de Van Nest Polglase, qui a également collaboré au chef d’œuvre d’Orson Welles « Citizen Kane » (1941) et au film noir « Gilda » (1946).

Ses espaces, créés essentiellement avec de la lumière, font penser aux bandes dessinées très contrastées du « Spirit » (1940/1952) de Will Eisner.

Une source d’inspiration qu’on retrouve, bien plus tard, chez les frères Coen pour « The Barber » (2001), ci-dessus …

… et chez Frank Miller et Robert Rodriguez pour « Sin City » (2005), ci-dessus.

*Il s’agit du « Le faucon maltais » de John Huston (1941), « Laura » d’Otto Preminger (1944), « Adieu ma belle » de Edward Dmytryk (1944) et « Assurance sur la mort » de Billy Wilder (1944)

**L’Ecran français numéro 61, d’août 1946, Nino FRANK : « Un nouveau genre policier : l’aventure criminelle »

***Les films estampillés aux Etats-Unis « série-B » sont des productions modestes, sans vedette, d’une longueur d’environ 70 minutes et projetés en première partie d’un double programme (deux films projetés d’affilé pour un billet d’entrée). Souvent constitués de films de genre (horreur, crime, western), ils deviennent dans les années 60 et 70, les fameux films d’exploitation.

THE STRANGER ON THE THIRD FLOOR 1940 Boris Ingster

THE MAN WHO WASN’T HERE » (The Barber ») 2001 Joel et Ethan Coen

SIN CITY (2005) Frank Miller / Robert Rodriguez

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s