36 vues de la tour Eiffel 16/36

Cette séquence, qui montre la tour Eiffel, ne dure que quelques secondes : un mouvement de caméra depuis le rond-point du Trocadéro qui cadre d’abord l’aile droite du palais Chaillot, puis qui passe devant la tour dans l’axe de symétrie, et se termine sur l’aile gauche du palais.

Nous voilà à nouveau avec une vue très classique de la fameuse tour, qui rappelle le point de vue observé dans « Le Conformiste » de Bertolucci. Mais un petit détail diffère…

Il est vrai qu’il est plus qu’inhabituel de voir la moitié de la tour disparaître dans les nuages. Ou bien est-ce de la brume ? Paris n’est pas connue pour son épais brouillard, comme c’est le cas pour Londres ou pour Lyon, où il s’invite souvent.

La situation est bien plus alarmante : Jean-Luc Godard imagine « Un nouveau monde », dans un des segments du film à sketchs italien « RoGoPaG »*, en 1963. La capitale y est immergée sous un nuage radioactif ! Souvenons-nous que la crise de Cuba vient juste d’avoir lieu en octobre 1962. L’affrontement entre Russes et Américains, à travers ce conflit, se traduit par des menaces d’attaques atomiques.

Comme dans son étrange aventure de Lemmy Caution « Alphaville » (1965), la catastrophe de science-fiction s’annonce nuancée et quasiment invisible. A part engloutir le haut de la tour Eiffel et celui de l’Arc de triomphe, rien n’est perceptible.

Rien, sauf les rapports entre les hommes qui se manifestent par une étrange absence d’émotion et d’empathie. Comme dans « Fahrenheit 451 » de François Truffaut, « Un nouveau monde » montre des gens bourrés de tics : ils n’arrêtent pas d’avaler des pilules. La référence sous-jacente au roman, « L’invasion des profanateurs » de Jack Finney (1955), qui décrit également une humanité « déshumanisée » n’est pas très loin.

Si le protagoniste sans nom (Jean-Marc Bory) a le sentiment que la ville a bien changé, Godard nous présente des images d’un quotidien qui semble montrer le contraire.

D’ailleurs, les journaux affirment aussi que tout est semblable … à part la fiancée de notre héros, (Alexandra Stewart), plus distante et perdue dans ses pensées que jamais.

Comme souvent, Godard filme « pour filmer », sans véritable histoire à raconter. La beauté des images suffit pour captiver le spectateur. Il filme avec un regard amoureux ses actrices, ici la canadienne Alexandra Stewart, à la ressemblance troublante avec Marina Vlady dans « Deux ou trois choses que je sais d’elle ».

Il transforme l’enseigne de la piscine en ciné. On note à l’intérieur des lieux, une référence à Ursula Andres dans « Dr No », puisque – de manière incongrue et sans explication – les filles qui sortent du bain sont aussi dotées d’un couteau glissé dans le bikini.

Si la peur d’une guerre nucléaire est bien réelle en 1963, le film s’en sert aussi comme métaphore pour dénoncer une modernité galopante qui bouleverse les habitudes. Que sera Paris demain ? Est-ce que le comportement distancé d’Alexandra n’est pas simplement l’expression de la fin d’une histoire d’amour ? Godard ne donne pas la réponse.

Cinquante-neuf ans plus tard, la guerre nucléaire menace à nouveau l’Europe, et les questions que soulèvent ce court métrage méconnu restent pertinentes : où va le monde … ?

*RoGoPaG est un des nombreux films à sketchs italien des années 60. Il réunit Roberto Rosselini, Pier Paolo Pasolini, Ugo Gregoretti et Jean-Luc Godard. « La Ricotta », le segment de Pasolini, qui montre le tournage de la Passion du Christ, avec Orson Welles comme réalisateur, est le plus connu et a fait scandale auprès de l’église catholique.

ROGOPAG « Le nouveau Monde » 1963 Jean-Luc Godard

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