L’idée d’un château : filmer Macbeth

Depuis « La Ballade de Buster Scruggs », un western à épisodes produit en 2018, Joel Coen se lance pour la première fois dans la réalisation d’un film sans son frère Ethan. « La tragédie de Macbeth », d’après William Shakespeare, est l’une des pièces de théâtre la plus destructrice et la plus fataliste du célèbre auteur anglais.

Dans l’Ecosse du XIème siècle, et après avoir remporté une bataille importante, Macbeth (Denzel Washington) rencontre trois sorcières (jouées avec brio par la seule Kathryn Hunter) qui lui prédisent qu’il va être roi à la place du roi.

Obsédé par cette perspective de gloire et de pouvoir inattendu, Macbeth, encouragé par sa femme (Frances MacDormand), échafaude un stratagème pour assassiner le roi Duncan, et par la suite tous ceux qui se mettent au travers de leur chemin.

Joen Coen ne se trouve pas seulement face à la difficulté de transposer une pièce de théâtre en film, mais surtout de se démarquer des réalisations précédentes (il en existe environ 15 !). Les plus connues restent celle, débordante et irréelle, d’Orson Welles (1948) et celle, réaliste et sanglante, de Roman Polanski (1971). La version la plus récente, appliquée mais terne, a été livrée par Justin Kurzel en 2006, avec Marion Cotillard en Lady Macbeth.

Le choix esthétique de Joel Coen est aussi radical que remarquable : il cadre au format « académique », presque carré (1,37:1*), celui des films des années 30 à 50, et tourne avec le français Bruno Delbonnel à la caméra. Ce dernier a éclairé et cadré plusieurs films de Tim Burton et des frères Coen, après avoir tourné avec Jean-Pierre Jeunet « Amélie Poulain » et « Un long dimanche de fiançailles ».

Joel Coen possède une vision très claire de l’esthétique du film avec des décors minimalistes, où il combine stylisation théâtrale avec les possibilités du cinéma contemporain (découpage, effets numériques).

Les décors font d’abord penser aux peintures de Georgio De Chirico, où l’épurement crée une dimension métaphysique, hors du temps et des lieux. Stefan Dechant, le chef décorateur du film, souligne surtout l’expressionnisme allemand et cite des images des films comme « La passion de Jean d’Arc » de Dreyer et « La Nuit du Chasseur » de Charles Laughton, comme sources d’inspiration.

Mais la base des inspirations visuelles de Coen est surtout l’épopée des « Nibelungen » de Fritz Lang (1924), qui déplace la saga allemande dans un monde abstrait et stylisé :

Lang utilise même les figurations comme éléments structurant l’espace. Les symétries sont soulignées et les reconstructions ne cherchent jamais à correspondre à un courant architectural précis. Lang crée une allégorie plutôt qu’un récit historique.

Malgré la dédicace au peuple allemand qui précède les « Nibelungen », Lang donne une universalité au récit par l’abstraction totale de l’ensemble des éléments architecturaux et spatiaux (ci-dessus )à gauche). Une approche que Joel Coen applique dans son « Macbeth » (ci-dessus à droite) avec la même intensité.

Joel Coen : « Il ne s’agit pas de créer le château, mais l’idée d’un château ».

Le décor, conçu dans des nuances de gris, avec parfois, des ombres peintes, agit alors comme une réflexion des états d’âmes de ses protagonistes.

Cette approche n’est pas éloignée de la version d’Orson Welles (ci-dessous), …

… dont une des influences visuelles a toujours été l’expressionnisme allemand et une stylisation extrême des décors.

Coen transpose superbement la célèbre attaque finale de la forêt de Birnam, où les soldats se dissimulent derrière les branches des arbres et donnent l’impression que toute la forêt avance contre la tyrannie de Macbeth, en rêverie lyrique : l’attaque est symbolisée par une armée de feuilles qui s’engouffre par les fenêtres et envahit le château. Par la suite, la forêt et le château sont réunis dans un seul plan. Un parti pris qui fait à nouveau songer à la forêt stylisée que traverse Siegfried, à la recherche du dragon dans « Die Nibelungen ».

Si le décor du film de Joel Coen est si efficace et impressionnant, il n’altère en rien la performance des acteurs, tous excellents, notamment Denzel Washington et Frances MacDormand en couple meurtrier sombrant dans la folie après avoir été dévorés par l’ambition.

* format d’image fondé sur le film 35 mm utilisé avec quatre perforations

THE TRAGEDY OF MACBETH (La tragedy de Macbeth) 2021 Joel Coen

DIE NIBELUNGEN (Les Nibelungen) 1924 Fritz Lang

MACBETH 1948 Orson Welles

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