Sandro, architecte indécis

« L’avventura » de Michelangelo Antonioni arrive comme un ovni en 1960. Hué à Cannes par le public lors de sa projection, il est néanmoins récompensé par le prix du jury pour sa « remarquable contribution à la recherche d’un nouveau langage cinématographique ».

Ce nouveau langage est basé sur l’incompréhension des sentiments dans un monde devenu froid et trop moderne.

Mais « L’Avventura » brosse également un portrait saisissant du cliché de l’architecte Sandro (Gabrielle Ferzetti en séducteur indécis), dont la crise émotionnelle met en lumière sa crise professionnelle. Il est en effet tiraillé entre la ravissante mais énigmatique Anna (Léa Massari) et l’attrayante mais froide Claudia (Monica Vitti).

Si Sandro succombe à la beauté de ces deux femmes, il est loin de comprendre ce qui les préoccupent.

Le monde moderne que dénonce Michelangelo Antonioni est présent dès la scène d’ouverture, ou le père d’Anna se sent envahi par l’urbanisme galopant depuis sa grande villa cossue de la périphérie de Rome.

Antonioni cadre Léa Massari entre les chantiers des nouveaux logements qui grignotent la campagne et un sentier en direction de la coupole de la basilique Saint-Pierre, un des monuments historiques de la ville. Il met ainsi le futur et le passé de la périphérie de Rome dans un même plan.

Anna et sa meilleure amie Claudia rejoignent l’architecte Sandro, l’amant d’Anna. Ils ne se sont pas vus depuis plus d’un mois et elle redoute les retrouvailles. Sandro habite Piazza Fatebenfratelli sur la petite île Tibérine en plein centre de Rome.

Les trois partent pour une croisière sur les îles éoliennes avec d’autres amis.

Alors qu’Anna disparaît soudainement pendant la sortie sur une des îles, Sandro et Claudia partent à sa recherche …

… qui commence à Milazzo, mais Antonioni installe le poste de police dans l’imposant palazzo villa Palagona, construit par Tommaso Napoli, dans la ville de Bagheria, à proximité de Palerme (!)

Leur périple à travers la Sicile les amène à Cefalu, à Messine, et dans des endroits étranges, comme ce récent village fantôme, qui semble tout droit sorti d’un tableau de Giorgio de Chirico.

Antonioni abandonne très vite le récit policier de la disparition pour se concentrer sur la solitude de ses deux protagonistes qui ne vont pas tarder à tomber dans les bras l’un de l’autre.

Arrivé à la ville de Noto, l’architecte confiant montre des signes de faiblesses quand il admire depuis la tour de la Chiesa del Collegio la sublime cathédrale di San Nicolò. Il avoue à Claudia sa frustration d’avoir abandonné ses ambitions esthétiques au profit de l’argent facile …

… qui consiste à faire des estimations pour ses confrères, bien mieux rémunérées que le travail fastidieux de conception et de soutenance de projets personnels devant les clients.

Son discours devant l’église est un constat amer sur sa carrière et traduit la frustration que ressentent de nombreux architectes, souvent contraints aux concessions.

Envieux du beau dessin d’un jeune architecte, il le détruit en renversant délibérément de l’encre sur le croquis en cours d’execution. Expression (un peu appuyée) du désespoir et de la jalousie d’un fanfaron passé à côté de sa vocation.

Grand admirateur du roman-photo, Antonioni mélange allègrement trivialité des émotions et réflexions profondes, toujours soutenues par des compositions picturales d’une beauté et d’une mélancolie remarquable. Des cadrages soignés, qui servent surtout à mettre en valeur sa muse, Monica Vitti.

Cette beauté visuelle contraste avec le refus de raconter une histoire linéaire ou attendue. Antonioni s’attarde sur des apartés, des détails, des gestes et des questions, sans donner d’explications ni de réponses.

Le film se termine dans la ville de Taormine.
La dernière image montre Sandro, l’architecte effondré, et Claudia, la muse réconfortante, sur un banc. Devant eux, le paysage est divisé : la plaine avec au fond l’emblématique silhouette de l’ Etna à gauche, et à droite l’immense mur aveugle de l’église San Domenico.
L’immensité de la campagne d’un côté et l’urbanisme enfermant de l’autre.

L’AVVENTURA 1960 Michelangelo Antonioni

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