Julietta Brandt à Florence

« L’écran démoniaque », ouvrage de référence bien nommé de Lotte H. Eisner (1952), offre une analyse approfondie du cinéma allemand au temps du film muet. Durant cette période, le surnaturel et le fantastique sont au centre d’innombrables films. Ces thèmes préoccupent visiblement « l’âme allemande » avec son propre style visuel, le fameux « expressionnisme allemand », qui doit beaucoup à l’architecture et aux décors.

Les deux œuvres phare de cette période sont incontestablement « Le Cabinet du Dr. Caligari » (1920) de Robert Wiene, tourné en studio avec des décors peints et des perspectives distordues et « Nosferatu » (1922) de W. F. Murnau, tourné en grande partie dans des décors naturels qui sont tout aussi inquiétants.

Si Otto Rippert fait partie des réalisateurs oubliés de l’époque, c’est surtout parce que la plupart de ses films sont considérés comme perdus et parce qu’il a cessé de tourner à partir de 1925 pour se consacrer au théâtre.

Pourtant, les 41 films qu’il a réalisés entre 1913 et 1923 ont connu des succès considérables (au moins en Allemagne), parmi lesquels des superproductions à grand budget comme son opus magnum « Homunculus », d’une durée de 6 heures.

Deux de ses films, produits en 1919, sont basés sur les scénarios d’un jeune auteur qui aspire à devenir metteur en scène, Fritz Lang : « Totentanz » (« Danse des morts » – considéré comme perdu) et « Die Pest in Florenz » (« La Peste à Florence »).

Ce dernier est magnifiquement mis en scène par Rippert. Sur l’image çi-dessus, la maîtrise de la profondeur de champ est évidente avec le parallèle entre les deux personnages du premier plan et les deux arcs sombres en arrière-plan qui suggèrent un vide prêt à aspirer les acteurs, accentué par la présence de la Mort au centre (l’inquiétante Julietta Brandt). 

Lang s’inspire de l’œuvre « Le Masque de la mort rouge » d’Edgar Allen Poe, pour écrire « La peste à Florence », avec une modification de taille : l’ajout d’une femme fatale, déclencheur et cause du malheur de la ville. Personnage qu’on retrouve dans beaucoup de films de Fritz Lang, parmi lesquels « Métropolis », « Espions », « La Rue rouge » ou encore « La Femme au portrait ».

Dans ce film, la courtisane Julia est interprétée par la botticellienne Marga Kierska (ci-dessus à gauche). Si elle est au centre de l’œuvre, Lang crée un autre personnage féminin tout aussi important (et destructeur) : l’impressionnante et somnambule Julietta Brandt, qui incarne la Mort dans la dernière partie (ci-dessus à droite).

Au temps de la Renaissance, Florence, ville puritaine et bigote est bousculée par l’arrivée de la courtisane Julia (Marga Kierska) qui trouble une procession religieuse avec son cortège.

La place du marché de Florence, avec le Palazzo Vecchio et la Loggia dei Lanzi, est reconstruite à grand frais et grandeur nature dans les ateliers de la UFA à Berlin sous la direction de l’architecte Franz Jaffé, assisté de Hermann Warm.

Warm, qui se distingue par la suite comme décorateur de « Caligari » (Robert Wiene), « Les trois lumières » (Fritz Lang) et « Vampyr » (Carl Dreyer), s’occupe surtout des intérieurs, aussi imposants que mystiques.

L’entourage de Julia, aux mœurs légères, s’attire la méfiance de l’église et du conseil des sages de la ville, présidé par l’influent Cesare.

Obsédé par le désir de posséder la jeune femme et de la soumettre, Cesare s’introduit dans son palais. Mais Julia aime Lorenzo, le fils de ce dernier. Elle se refuse au riche bourgeois qui la condamne comme sorcière et la jette en prison.

Lorenzo organise alors une révolte pour la libérer.

Il défie les régents qui finissent par capituler.

La vie à Florence devient alors une fête débridée perpétuelle (au moins pour les plus riches). Si Otto Rippert ne lésine pas sur des décors éblouissants, il reste toutefois bien sage dans l’illustration de la débauche généralisée, filmée dans les parcs et les bassins somptueux du palais Linderhof, un des châteaux de Louis II de Bavière …

… château qui est situé au Sud de Munich, à plus de 600 km de Berlin où sont tournées les autres scènes.

Révolté par ce nouveau Sodome et Gomorrhe qu’est devenu la ville, l’ermite Fransiscus (le gravissime Theodor Becker) se rend à ce « palais des plaisirs » pour remettre la « reine de l’amour » sur le droit chemin.

Traité avec mépris et dédain par les fêtards déchaînés, il repart bredouille en maudissant la ville italienne (dont la silhouette ressemble plutôt à une ville du sud de l’Allemagne, lieu de tournage).

Revenu dans son ermitage, le pauvre moine reste néanmoins obsédé par l’image de la belle Julia qui prend la place du Christ dans ces hallucinations (une variation de « La tentation du docteur Antoine » !)

Il retourne au palais, tue Lorenzo devant Julia et prend sa place pour s’adonner à son tour à la luxure …

C’est alors que la punition divine rattrape les infidèles sous la forme du fléau de la peste qui se répand plus vite que le feu autour de Florence. Ainsi, la Mort rode… devant une jolie ferme typiquement bavaroise ! Ce mélange incongru entre décors italiens construits à grand frais et lieux de tournage typiquement allemands laisse penser que Rippert souhaite à la fois créer une distance spatio-temporelle (l’Italie / la Renaissance) et en même temps ancrer l’histoire dans l’Allemagne de 1919.

La mise en scène de Rippert foisonne d’images hautement symboliques pour faire passer son message moralisateur.

Le film est un plaidoyer contre la luxure, l’envie et l’oisiveté – sévèrement punies par le jugement de Dieu sous forme de pandémie. Mais son contenu « édifiant » accuse surtout la femme d’être l’initiatrice de tous les dérives et maux. Une diffamation déplaisante et une misogynie assumée à l’époque, qui discrédite la beauté visuelle du film et l’inventivité de sa mise en scène.

DIE PEST IN FLORENZ (La peste à Florence) 1919 Otto Rippert

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