Anita Ekberg à Rome

Anita Ekberg à Rome, c’est d’abord et bien sûr un bain de nuit dans la célèbre fontaine de Trevi avec la sculpturale et non moins célèbre Sylvia (Anta Ekberg)…

… expression ultime de la « Dolce Vita », où Federico Fellini trouve dans la blonde suédoise son idéal féminin.

Mais il existe une autre Anita Ekberg, monstrueuse car démesurée, dans une autre Rome, toute aussi monstrueuse, construite par Benito Mussolini.

Le conte « Les tentations du docteur Antoine » du film à sketchs « Boccace 70 », tourné par Fellini* deux ans après « La Dolce Vita », s’adresse directement à ses adversaires, qui lui reprochent son récit scandaleux d’une Rome fêtarde, livrée à la débauche nocturne, l’oisiveté et la luxure.

C’est son tout premier film tourné en couleurs, lesquelles sont parfaitement maîtrisées. Les costumes flamboyants contrastent avec le gris-blanc uniforme des bâtiments rectilignes du quartier de l’Eur, initié sous le régime fasciste de la fin des années 30.

Le docteur Antoine (interprété avec aplomb par le comique Peppino De Filippo) est un fervent défenseur des bonnes mœurs qui, voyant le mal partout, combat l’exploitation du corps féminin avec acharnement.

Il est particulièrement irrité par une immense affiche érigée sur un terrain vague en face de son immeuble flambant neuf, situé dans le quartier de l’Eur en périphérie de Rome, extension de la ville initiée par Mussolini pour l’Exposition universelle de 1939 en guise d’autocélébration.

L’exposition est annulée (Guerre mondiale oblige) mais les bâtiments représentatifs, comme le Palais des congrès d’Adalberto Liberia ou le Palais de la civilisation des architectes Guerrini, Lapadula et Romano (ci-dessus au centre), sont complétés dans les années 50 et 60 par des quartiers d’habitation, des bureaux et des commerces pour en faire une ville ultramoderne.

C’est ici que le boom économique italien est le plus perceptible, ce que Fellini montre dans ses premières vignettes, où l’Eur est le lieu de tournage de peplums et le décor de séances de photos de mode. Il a tourné une grande partie de « La Dolce Vita » dans ce quartier.

Les habitants ont investi les vastes espaces verts et les bassins entre les immeubles et semblent être en vacances permanentes : la « belle vie » – tant décrié par les critiques de Fellini – s’est installée dans ce cadre de ville idéalisée.

La seule tache dans ce monde parfait est cette publicité vantant les bienfaits du lait, représentant une Anita Ekberg aussi gigantesque que suggestive, selon l’opinion du bon docteur Antoine, très préoccupé par la représentation sexiste de la féminité.

Ses protestations et démarches auprès de l’église et de l’administration pour faire retirer la publicité restent néanmoins vaines.

Obsédé par l’affiche, celui qui prêche la chasteté et la morale n’arrive plus à dormir et observe constamment cette image, même la nuit. C’est alors que la toile s’anime pour prendre des poses moqueuses qui déstabilisent davantage encore notre « dottore ».

Il descend de chez lui pour réaliser avec stupéfaction que la femme tentatrice est sortie du cadre pour hanter les rues du quartier.

Non pas pour disparaitre dans la nature, mais pour le chercher !

Antoine vit alors un cauchemar (où fantasme réprimé), en proie à des démons qu’il essaie de combattre et il se retrouve vite déshabillé face à une Anita omniprésente et moqueuse.

Cette femme géante qui arpente les rues de la ville, à la recherche du docteur, fait évidemment référence au classique « King Kong » (1933) où le gorille fouille les rues de New York pour retrouver « sa belle » – une actrice blanche (Fay Wray) qu’il a rencontré sur son île. Fellini, qui a sans doute vu « King Kong », opère alors une malicieuse inversion du thème où la belle devient la bête.

Une idée qui a déjà été exploitée dans le navet « Attaque de la femme de 50 pieds » de 1958, resté dans la mémoire pour son affiche accrocheuse. Réalisé avec un budget dérisoire, des acteurs approximatifs et des effets spéciaux navrants, le film n’est pas à la hauteur de son panneau publicitaire et il est peu probable que Fellini l’ait vu.

Fellini doit aussi composer avec un budget limité, mais les scènes avec Anita Ekberg plus grande que nature, dans un Eur en miniature (construit pour l’occasion par Piero Zuffi) sont très soignées et arrivent à convaincre par le biais d’un montage astucieux d’accessoires démesurés et de décors miniatures.

Fellini

Fellini accentue le contraste entre les formes généreuses de l’actrice démesurée et les lignes rectilignes qui caractérisent l’architecture du quartier. Surtout, chez Fellini, le « monstre » ne cherche pas à détruire la ville, mais simplement à retrouver son admirateur pour jouer avec lui.

Une occasion en or pour Fellini de se moquer de ses détracteurs et de célébrer par la même occasion ses propres fantasmes, avec une légèreté jouissive !

Si Fellini cautionne la représentation sexiste de la femme (dans la publicité comme dans ses films), c’est avant tout pour sublimer la féminité et surtout dénoncer à travers la figure du docteur conservateur, la posture hypocrite des gens « bienveillants » de l’église et de la bourgeoisie.   

Cette ambiguïté sociétale de l’Italie des années 50/60 trouve également une résonance dans la représentation du quartier de l’Eur où le passé lourd (l’architecture du fascisme italien) devient le cadre d’un avenir radieux.


* Les autres segments sont respectivement filmé par Lucchino Visconti, Vittorio de Sica et Mario Monicelli.

BOCCACCIO 70 (Boccace 70) 1962 Federico Fellini

Une réflexion sur “Anita Ekberg à Rome

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