Marlene Dietrich à Berlin

Le nom de Marlene Dietrich est surtout lié au film « L’Ange bleu », tourné à Babelsberg près de Berlin en 1930. Si le film ne cite jamais la ville où est situé, le cabaret « L’Ange bleu » dans laquelle se présente la jeune Lola, beaucoup de gens l’associent de manière abusive à Berlin.

Pourtant les rares images que le film montre de la ville suggèrent plutôt une bourgade provinciale caractérisée par l’expressionnisme angoissant dont les allemands ont fait leur spécialité depuis les débuts du cinéma muet. Les décors ont été créés par Otto Hunte, collaborateur de Fritz Lang sur « Docteur Mabuse », « Les Nibelungen », « Métropolis » et « Les Espions ».

« L’Ange bleu » a été entièrement tourné en studio à Berlin, mais n’est pas situé à Berlin.


Suite au triomphe de ce film, Marlene Dietrich poursuit avec son mentor Josef von Sternberg sa carrière à Hollywood, avec beaucoup de succès. Après à la montée du nazisme, elle devient un fervent soutien aux troupes américaines pendant la Deuxième Guerre Mondiale et déclare ne plus vouloir remettre les pieds en Allemagne.

Ce qui pose un petit problème à Billy Wilder, qui souhaite justement tourner en 1948, un film dans les ruines de Berlin avec Marlene Dietrich comme actrice principale.

Le metteur en scène viennois, qui a fui le nazisme et immigré aux Etats-Unis au début de la guerre, est envoyé en 1945 par le gouvernement américain pour documenter les camps d’extermination nazi en Allemagne (camps dans lesquels des membres de sa propre famille ont péri). Il découvre les atrocités commises par le régime du Troisième Reich, mais est également bouleversé par la découverte de la destruction de Berlin, ville qu’il connaît très bien, puisqu’il y a passé son adolescence.

Il y retourne en 1947 avec une petite équipe, quand le scénario de « La Scandaleuse de Berlin » est terminé, pour tourner de nombreuses vues d’ensemble (les fameux « establishing shots » ) et autres scènes de rues, avec des figurants représentant de dos les vedettes du film.

A la manière d’un documentariste, il capte ainsi des images fascinantes de la ville détruite par la guerre (ci-dessus à gauche) et les combine habillement avec des scènes tournées dans des décors construits à Hollywood (ci-dessus à droite).

Ce sont Hans Dreier (européen et immigré comme Wilder) et Walter H. Tyler, les directeurs artistiques du film qui font construire en studio deux pâtés de maisons de Berlin à échelle 1…

… le logement de Erika von Schlütow (Marlene Dietrich) …

… et son lieu de travail, le cabaret « Lorelei ».

Des nombreuses scènes sont alors filmées par transparence avec les acteurs en studio devant un écran où défilent les images glanées à Berlin : Jean Arthur descend en voiture l’allée « Unter den Linden » avec la caractéristique « Siegessäule » en arrière-plan. Elle note les comportements moraux des jeunes GI’s stationnés à Berlin …

… qui fraternisent un peu trop facilement avec les « Fräuleins » allemandes (scène tournée en studio) …

… sans prêter attention à ce qui reste du fameux « Reichstag » – bâtiment politique emblématique de la ville, rénové après la chute du mur par le britannique Lord Norman Foster (scène tournée à Berlin).

Le trajet du capitaine John Pringle (John Lund) en Jeep est un autre exemple de l’usage des trois procédés de tournage : scènes tournées sur place à Berlin, scènes tournées en transparence en studio à Hollywood et scènes tournées des grands décors artificiels extérieur à Hollywood :

Le capitaine est ainsi interprété par un figurant et filmé de dos ou de loin dans le véritable Berlin dévasté …

… puis coupe sur le vrai John Lund filmé par transparence en studio (procédé qui paraît désormais assez désuet) …

… coupe sur un autre travelling tourné à Berlin avec en fond de perspective, la symbolique « Gedächtniskirche », gravement endommagée par les bombardements, …

… et Wilder termine avec une vue filmée dans le grand décor construit en extérieur à Hollywood par Dreier et Tyler. Aucune des trois vedettes (Marlene Dietrich, Jean Arthur, John Lund) ne se rendra à Berlin pour le tournage.

Ainsi, Marlene Dietrich peut interpréter 18 ans après « L’Ange bleu », à nouveau une femme fatale qui chante, cette fois-ci dans un cabaret berlinois, et tenir sa promesse de ne pas retourner à Berlin. C’est d’ailleurs Friedrich Holländer, qui a déjà écrit les chansons pour « L’Ange bleu », qui compose pour ce film trois nouveaux titres bien en phase avec le sujet du film : « Marché noir », « Illusions », et « Les ruines de Berlin ». 

Si les séquences tournées en transparence (à gauche) affaiblissent quelque peu la véracité du contenu, le film reste un document poignant sur la destruction de la ville et sur la situation des survivants dans l’immédiate après-guerre en Allemagne.

Et au lieu de produire un drame sombre, Billy Wilder a l’audace et le talent de tourner une comédie satirique, qui interroge aussi bien sur la responsabilité et la détresse de la population allemande, que sur le bien-fondé et les failles de la « dénazification » orchestrée par les américains.

Si le film puise ses ressources de comédie dans le classique triangle amoureux, le regard cynique de Wilder va bien plus loin, puisqu’il fait de Marlene Dietrich un personnage sympathique mais peu recommandable.

Cette collaboratrice du Troisième Reich, qui plaisante avec le Führer et qui a su, après la guerre, devenir la maîtresse d’un officier américain, déroute les producteurs de la Paramount qui décident de ne pas sortir le film sur les écrans en Allemagne. La première diffusion de « La Scandaleuse de Berlin » n’aura lieu qu’en 1977, à la télévision allemande.

A FOREIGN AFFAIR (La Scandaleuse de Berlin) 1948 Billy Wilder

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