Le monde merveilleux et effrayant de monsieur Franco

L’espagnol Jesus Franco Manera (1930-2013) est le maître incontesté d’un genre qui englobe le vaste champ de l’Eurotrash-Exploitation. Il a réalisé entre 1959 et 2012 environ 180 films sous différents pseudonymes (Clifford Brown, Adolf M. Frank, J.P. Johnson, David Khune et le plus souvent Jess Franco), mêlant essentiellement horreur et érotisme, où l’on trouve des titres évocateurs comme « Le Diabolique Docteur Z », « L’horrible Docteur Orloff » où « Vampyros Lesbos », devenus des classiques chez les amateurs du cinéma « bis »…

Si la plupart de ses films sont bâclés et guère recommandables, il faut reconnaître que Jess Franco a un talent incontestable pour mettre en valeur à la fois de jolies jeunes filles (qui ne craignent pas de se dénuder) et aussi pour dénicher des lieux de tournage insolites, même quand il doit tourner pour trois franc six sous.

Il arrive même à s’inviter chez des architectes de renom.

C’est le cas dans « Crime dans l’extase », qui raconte la vengeance sanglante d’une jeune veuve, Madame Johnson, qui a perdu la raison suite au suicide de son mari, dont la carrière a été anéantie par une commission de médecins conservateurs contestant ses méthodes peu conventionnelles (pour ne pas dire monstrueuses) dans la manipulation d’embryons. (Vous avez dit bizarre ? – C’est normal : bienvenue dans le monde merveilleux et effrayant de Jess Franco !)

Comme par hasard, elle habite une maison qui, en plus d’être moderne, est aussi dérangée que son esprit.

Madame Johnson est interprétée par la sublime Soledad Miranda, muse de Franco et créditée dans cette production hispano-allemande sous le nom de Susann Korda.

Sa demeure démesurée est « Xanadu », œuvre de jeunesse de l’architecte catalan Ricardo Bofill, qui l’a construite entre 1966 et 1968 à Calpe en Espagne (près de Benidorm, où d’autres scènes du film sont tournées). L’imbrication des volumes superposés en porte-à-faux efface les notions habituelles d’échelle, de pesanteur et de bon sens, conférant ainsi une sensation étrange.

A part les quelques vues de la maison de Bofill (qui ne joue pas un grand rôle dans le film)…

… et la beauté touchante de Soledad Miranda (qui décède tragiquement – comme son personnage dans le film – à la suite d’un accident de voiture la même année, à l’âge de 27 ans), et malgré la participation surprise du très flegmatique Horst « Derrick » Tappert (on se demande comment il s’est retrouvé ici), le film n’a que peu d’intérêt.


A peine trois an plus tard, le « maestro du cheap » retourne dans la même villa avec sa nouvelle muse (Linda Romay) pour tourner une adaptation très libre du film « Les chasses du Comte Zaroff » – chef d’œuvre horrifique des années 30 avec Fay Wray, souvent copié et jamais égalé (notons quand même la version très efficace de Craig Zobel, « The Hunt », en 2020).

« La Comtesse perverse » est une production française à l’histoire assez simple : un couple dégénéré habite une île déserte et se réjouit de chasser régulièrement des innocents pour les manger. Vu que nous sommes dans l’univers de Franco, les victimes sont essentiellement des jolies jeunes filles qui se livrent d’abord à des jeux érotiques avec leurs hôtes…

La comtesse Ivanna Zaroff, aux faux airs de déesse Diane, qui poursuit ses cibles vivantes, est interprétée par la malicieuse Alice Arno, tête d’affiche dans au moins douze films de Jess Franco. Son mari est interprété par l’infatigable Howard Vernon, autre acteur fétiche de Franco. Sans vouloir trop nous éloigner du sujet qui nous concerne, signalons que le réalisateur réussit bien mieux les scènes érotiques que les scènes de chasse (ou autres scènes d’action).

Dans « La Comtesse perverse », la maison « Xanadu » vole la vedette aux starlettes : elle est abondamment filmée par Franco. L’ancien assistant d’Orson Welles (pour « Falstaff » en 1965*) se paye le luxe d’un petit clin d’œil à l’oncle Alfred en filmant la villa « Xanadu » en contre-plongée …

… similaire à l’image de la fameuse villa « Bates » dans « Psychose ».

Les quelques vues qui suggèrent l’intérieur de la maison ont été tournées dans une autre villa de Ricardo Bofill, construite en 1973, à deux pas de la maison « Xanadu » : « La Muralla Roja ».

La cour intérieure peinte en rouge avec ses escaliers expressifs qui semblent fonctionner à l’envers comme à l’endroit fait penser aux tableaux surréalistes de Maurits Cornelis Escher et s’intègre parfaitement dans cette histoire sordide.

La scène d’anthologie où le couple de chasseurs d’hommes déguste de la chair humaine en présence de leur future victime a été tournée dans un troisième bâtiment situé au pied de « Xanadu », le « Manzanera Social Club » avec ses quatre hublots gigantesques, également construit par Ricardo Bofill. (Le bâtiment apparaît aussi dans « Crime dans l’extase »).

Ainsi Jess Franco combine trois bâtiments de Ricardo Bofill, en une seule gigantesque et perfide « Demeure de Salauds », qui, par son apparence pour le moins étrange, ne peut que mettre en évidence la folie de ses propriétaires.

Elle fait donc partie des nombreux exemples où le cinéma associe volontairement l’architecture moderne aux pulsions criminelles et malsaines de ses occupants.

Comme si quelqu’un de sain d’esprit ne pouvait avoir l’idée d’habiter (ou de se faire construire) un tel bâtiment.

*Franco a également réalisé en 1992 un montage désastreux du « Don Quichotte » d’Orson Welles, film inachevé et tourné par Welles de 1955 à 1970, de manière discontinue.

SIE TÖTETE IN EKSTASE (Crime dans l’extase) 1970 Jess Franco

LA COMPTESSE PERVERSE 1974 Jess Franco

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