Mieux vaut détruire que construire*

Curieux destin que celui du PAN-AM Building dans les films …

Ce gratte-ciel emblématique de New York (ci-dessus, dans « Un Sherif à New York ») avec ses 59 étages et ses 246 m de hauteur, situé derrière la gare de Grand Central Terminal, a été conçu par Emery Roth & Sons en collaboration avec Walter Gropius (fondateur du Bauhaus) et Pietro Belluschi en 1960-63.

Lors de son inauguration, le siège social de la prestigieuse compagnie aérienne Pan American World Airways a été le plus grand bâtiment de bureau au monde. La publicité a été axée sur l’héliport innovant, installé sur le toit : « Prenez l’ascenseur pour aller à l’aéroport ! »

Son design est fortement influencé par le projet de gratte-ciel que Le Corbusier avait imaginé à partir de 1938 pour le quartier de la Marine à Alger (à gauche), même s’il n’a pas la même puissance sculpturale. Une autre source d’inspiration est très probablement l’élégant gratte-ciel « Pirellone », la tour Pirelli de Milan (à droite), chef d’œuvre de Gio Ponti, construit entre 1956 et 1960.

Si le gratte-ciel est un repère marquant de la silhouette de New York, il n’a été que rarement mis en avant dans des films. Ses intérieurs ont été utilisés pour « Constantine » (l’appartement de Constantine) et aussi dans « Blade Runner » (le Yukon Hotel où résident les réplicants), sans les mettre en valeur et ses extérieurs apparaissent furtivement dans d’innombrables films situés à New York, sans s’y attarder.

Comme par ailleurs dans « L’Homme de la Mafia » d’Alberto Lattuada, situé principalement en Sicile mais qui présente aussi une excursion à New York, où Alberto Sordi doit éliminer, vite fait bien fait, un homme qui dérange. Lors de son voyage en limousine à travers la ville, le spectateur peut apercevoir pendant quelques secondes le Pan Am Building encore en construction.

Mais c’est surtout le western urbain « Un Sherif à New York » de 1968, qui met en valeur non seulement le bâtiment, mais aussi son dispositif de transport ultra-moderne : l’héliport sur le toit permettant d’arriver et de partir par les airs, comme le fait le shérif Walt Coogan (Clint Eastwood) lors de sa première visite à New York.

Ce dispositif ingénieux sert d’abord à promouvoir la raison d’être de la Pan American qui est une des plus prestigieuses compagnies aériennes au monde et renvoie directement à l’esprit résolument progressiste et optimiste des années 1950-60. Cette anticipation d’une vision urbaine où les transports ne sont plus limités au sol a été souvent promue dans les films d’anticipation tels que « Metropolis », « Blade Runner » ou encore le « Cinquième Elément ».

Hélas, ce rêve se heurte à un terrible accident en 1977, provoquant la mort de cinq personnes, quand un hélicoptère de la New York Airlines se pose trop près du bord du toit du Pan Am Building, bascule dans le vide et s’écrase 56 étages plus bas sur Madison Avenue. Ce qui provoque la fermeture de l’héliport.

A la suite de la faillite de la Pan American en 1991 – chose impensable puisque même Stanley Kubrick dans « 2001 » et Ridley Scott dans « Blade Runner » (image à droite) intègrent son logo dans leurs visions du futur (!) – le building est rebaptisé « MetLife » et renoue avec le cinéma en 1998 et sa destruction partielle et pour le moins spectaculaire :

Après avoir détruit Tokyo, Kyoto, Yokohama et bien d’autres villes de l’archipel japonais, le monstre Godzilla rend visite à New York dans le remake américain du redoutable Roland Emmerich.

L’attaque de Godzilla est remarquable puisque le dinosaure ne détruit pas le bâtiment, il se contente de passer à travers ! (Cela dit, le film ne montre pas l’acte mais seulement le résultat – il se peut aussi que les tirs militaires aient perforé le bâtiment en essayant d’anéantir le monstre.)

Quoi qu’il en soit, le trou béant qui en résulte ressemble étrangement à un projet de Peter Eisenman, conçu en 1992 pour le Max Reinhardt Haus à Berlin, où l’architecte déconstructiviste tente d’introduire la notion du ruban de Moebius dans le gratte-ciel. Le paradoxe qui se produit n’est pas dépourvu d’intérêt : un gratte-ciel où le symbolisme phallique (sous-jacent dans chaque projet de tour) est atténué par une fente : le premier gratte-ciel « féminin » (!) selon les affirmations de son auteur.

Si ce projet ambitieux n’a pas été réalisé, un autre projet, non moins ambitieux a bien vu le jour à Pékin : la forme du CCTV building (2004-2009) de OMA / Rem Koolhaas reprend le principe du ruban de Moebius et la notion de trou dans son milieu, mais avec une géométrie beaucoup plus cartésienne (qui n’est pas sans rappeler la Grande Arche de Otto Spreckelsen à Paris) où les irrégularités des volumes et la notion de grotte du projet de Eisenman ont disparu.

Après cette déconstruction plutôt remarquable par le monstre Godzilla, le Pan Am Building subit dans les années 2000 une autre transformation dans la franchise des « Avengers », où la tour est honteusement dégradée car coupée, pour devenir le socle du hideux Stark building !

En effet : curieux destin que celui du Pan Am Building dans les films …

MAFIOSO (L’homme de la Mafia) 1962 Alberto Lattuada

COOGAN’S BLUFF (Un Sherif à New York) 1968 Don Siegel

GODZILLA 1998 Roland Emmerich

AVENGERS film-franchise à partir de 2012 « Iron Man 3 », « Captain America », etc.)

*« Mieux vaut détruire que construire » est une réplique du critique joué par Jean Rougeul dans Federico Fellini’s « Huit et demi »

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