Le bureau paysager (4)

L’adaptation cinématographique du roman de George Orwell « 1984 », tourné en 1956, propose un open space d’un nouveau type :

Les boxes individuels sont organisés en cercle sur plusieurs niveaux autour d’un dôme, ce qui permet de surveiller chaque travailleur depuis le centre.

Le principe est inspiré du concept carcéral « panoptique » de John Bentham (1791) : « Voilà un principe unique, et pour établir l’ordre, et pour le conserver ; mais une inspection d’un genre nouveau, qui frappe l’imagination plutôt que les sens, qui mette des centaines d’hommes dans la dépendance d’un seul, en donnant à ce seul homme une sorte de présence universelle dans son domaine. »

Ce dispositif spatial, qui permet à un seul gardien de surveiller des centaines de prisonniers, s’adapte à merveille au totalitarisme du « Big Brother » et au secteur tertiaire. Les décors créés sous la direction artistique de Terence Verity, donnent une version plus ouverte et plus lumineuse du système panoptique, tout en conservant une esthétique froide et stérile. Le supérieur en chef, posté au milieu, et les écrans géants, sont aussi omniprésents qu’oppressants. 

Le film, situé dans un Londres futuriste, montre également l’extérieur de ce nouveau type de bâtiment tertiaire avec une morphologie entre dôme et suppositoire.

Une silhouette qui fait penser au « Gherkin » (« Le Cornichon ») construit justement à Londres, entre 2001 et 2003, par l’architecte Lord Norman Foster :

Ce nouveau point de repère de la ville devient rapidement un décor utilisé dans de nombreux films, comme dans le drame captivant de Woody Allen, « Match Point », en 2005.

Avec des intérieurs moins oppressants et des bureaux paysagers aussi sobres que soignés et fabriqués avec des matériaux nobles.

Tout le contraire de la deuxième version de « 1984 », tournée en 1984 (!), qui est spatialement moins ambitieuse, mais tout aussi efficace : des « cages à lapins » aux dimensions « optimisées » enfilées à l’infini dans des couleurs ternes et tristes, sans lumière naturelle ni vue vers l’extérieur.

Une situation pas si éloignée du poste de travail (supposé représenter la réalité) de Thomas « Neo » Anderson (Keanu Reeves) au début de la dystopie « Matrix », alors qu’il n’est encore qu’un employé bien sage dans sa cage.

Jusqu’au moment où l’agent Smith et ses acolytes interchangeables font irruption dans sa vie. Le bureau paysager montré dans ce film se distingue par son uniformité de couleur : une farandole de nuances vert-de-gris se déverse sur le spectateur qui ne se doute pas encore que la réalité (supposée) du film est bien différente.

Après les tonalités verdâtres de « Matrix », la comédie « Office Space » propose des tonalités « bleutées », mais c’est à peu près la seule différence entre les bureaux paysagers des deux films. Des espaces qui dégagent un sentiment de déprime ambiante.

Cette comédie assez lourde sur la monotonie et les absurdités de la vie au bureau est devenue culte et son principe a été décliné dans une dizaine de pays sous forme de série télé (« The Office » / « Stromberg » / « Le bureau »…). En exagérant avec subtilité certains aspects de l’open space (notamment dans la colorimétrie, l’absence d’intimité et le sentiment de surveillance), le film et les séries parviennent à créer des espaces dystopiques dans un environnement bien réel.

(à suivre)

NINETEEN EIGHTY-FOUR (1984) 1956 Michael Anderson

NINETEEN EIGHTY-FOUR (1984) 1984 Michael Radford

MATRIX 1991 Les Wachowski

OFFICE SPACE (« 35 heures c’est déjà trop ») 1999 Mike Judge

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