Isaac Hayes à Los Angeles

Le chanteur et compositeur soul Isaac Hayes est surtout connu pour sa B.O. funky et légendaire de « Shaft » (1971), le plus grand classique de la blaxploitation (courant américain très populaire des années 70 de films d’actions, qui mettent en avant les communautés afro-américaines). Et pour son incarnation du Duke de New York, aussi cool que méchant, dans la dystopie de John Carpenter « New York 1997 / Escape from New York ».

« Truck Turner » (1974) où il incarne le personnage principal, est un peu moins connu, mais constitue avec « Superfly » (1972) et « Foxy Brown » (1973) un des sommets de la blaxploitation.

Hayes y incarne un chasseur de prime cool et indestructible, entre Clint Eastwoods (« Dirty Harry ») et Charles Bronsons (« Justicier dans la ville »), qui dégomme ses adversaires sur fond de gratte-ciels interchangeables d’un Los Angeles en plein expansion. D’abord structuré comme un buddy movie qui met en scène un duo de choc drôle et insouciant, l’ambiance bascule au fur et à mesure dans le revenge movie, quand l’entourage de Turner est décimé par une bande de maquereaux grotesques et méchants.

On ne s’attend donc pas à voir un film qui va livrer un message différencié sur l’urbanisme américain des années 70… et pourtant !

Dès le générique, le film montre une certaine sensibilité pour l’urbanisme et les inégalités sociales en juxtaposant des chantiers d’immeubles tertiaires en construction et des trames de façades anonymes et propres, qui contrastent avec la saleté des rues, le désœuvrement et la pauvreté de ses habitants.

Les gens qui entrent dans les immeubles sont blancs, les gens dans les rues majoritairement noirs.

Deux mondes sont ainsi mis en parallèle : la vision vers le ciel montre les richesses d’une ville formée de gratte-ciels neufs, lisse et moderne, alors que la vision de la rue est synonyme de désordre et de déchéance.

L’alternance de ces vues peut rappeler la structure ancestrale de beaucoup de villes, séparées en « ville haute » (riche) et « ville basse » (pauvre) – principe qui est amplifié dans la dystopie de « Métropolis » de Fritz Lang.

Il est étrange de trouver cette évocation dans un film d’action supposé basique et efficace, sans autre ambition que celle de divertir le spectateur.

La dénonciation des inégalités entre noirs et blancs est un des thèmes récurrents du cinéma blaxploitation – et dans une moindre mesure celle de la misère sociale – mais elle reste en général superficielle et prétexte au déclenchement de courses-poursuites, de fusillades et de scènes de baston. Détail significatif : ces films sont en majorité produits par des blancs et les scénaristes font bien attention à ce que les héros noirs combattent essentiellement des méchants noirs, pour ne pas heurter le spectateur blanc…

Le rôle principal de « Truck Turner » a d’abord été écrit pour Robert Mitchum (!) et le film n’est pas seulement produit (contrairement à « Shaft » où « Superfly ») mais aussi tourné par un blanc : Jonathan Kaplan. Ce dernier se distinguera par la suite comme faiseur de films d’action routiniers, hésitant entre soutien et dénonciation d’une approche réactionnaire (« White Line Fever », « Unlawfull Entry » et le bien nommé « Violences sur la ville »). Son film le plus connu est « Les Accusés » avec Jodie Foster.

C’est donc par opportunisme que le producteur AIP a décidé de transformer le scénario en film blaxploitation pour profiter d’un marché juteux et à la mode.

Toujours est-il que l’image de la ville montrée dans le film est extrêmement intéressante, pas seulement par les gratte-ciels uniformes et anonymes, mais aussi par la prédominance des signes et d’une signalétique débordante qui définissent bien plus que l’architecture, l’espace urbain.

Le manifeste de Denise Scott Brown et Robert Venturi « Learning From Las Vegas » (1972) s’applique très bien à ce L.A. sans monuments identifiables et composé de boîtes à chaussures décorées.

Car la caractéristique la plus évidente du Los Angeles de « Truck Turner » est justement son « look » uniforme et interchangeable où la publicité et la signalétique cadrent l’espace en permanence.

Nous pourrions être dans n’importe quelle ville des Etats-Unis …

Un soupçon d’individualisme extravagant se dégage néanmoins de la villa super-moderne et super-kitsche du super-méchant Harvard Blue (le toujours suave Yaphet Kotto, ci-dessous en vison blanc) qui combine un socle en béton imitant une grotte préhistorique, avec un mur en rideau de verre, encadrée par une végétalisation débordante.

La maison semble traversée par les arbres qui l’entourent et est décorée avec le fauteuil de rotin tout droit sorti d’ « Emmanuelle ». Une vraie « demeure de salaud » !

Si la ville reste anonyme dans ce film, les fringues délirantes et l’art de vivre de la pègre – au diapason du design et de la mode des années 70 – est mise en avant.

Avec une mention spéciale pour la garde-robe intrigante de la fascinante et hystérique Nichelle Nichols (lieutenant Uhura dans la série « Star Trek »).

Et des voitures de maquereaux de couleur rose « Barbie ».

Un monde quasi surréel, où évoluent nos deux héros sympathique …

Violencia al estilo Moderno ! Extraordinaria direccion ! Exelente Colorido ! Tout y est.

TRUCK TURNER 1974 Johnathan Kaplan

Une réflexion sur “Isaac Hayes à Los Angeles

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